Charles Darwin vécut 40 ans à Down House. Une retraite champêtre où il développa sa géniale théorie de l’évolution.

 

Downe, dans le Kent

Le 17 septembre 1842, Charles Darwin quittant Londres s’installe à Down House, dans le petit village de Downe, dans le Kent. C’est dans la quiétude de ce lieu vallonné, à une trentaine de kilomètres de la capitale, que le célèbre naturaliste et paléontologue britannique développera sa théorie révolutionnaire sur l’évolution des espèces et la sélection naturelle.

Down House, aquarelle de Julia Snow Wedgwood

Né le 12 février 1809 dans une famille aisée, Charles Darwin est le fils d’un médecin et le petit-fils du célèbre naturaliste et poète Erasmus Darwin (1731-1802). Charles est un élève médiocre et son père lui avait prédit «Tu seras une honte pour toi-même et pour toute la famille». Il collectionne des objets variés tels que coquilles et minéraux, les signes d’une passion naissante pour l’histoire naturelle.

Charles Darwin, 1816

Darwin suit des études de médecine à l’université d’Edimbourg. Sa recherche sur le transformisme développé avant lui par Jean-Baptiste de Lamarck s’élargit. Il apprend la taxidermie auprès de John Edmonstone, un esclave noir de Guyane britannique qui fait naître en lui l’envie passionnée de visiter les régions tropicales humides d’Amérique du Sud.

Médaillon anti-esclavagisme de la manufacture de faïencerie Josiah Wedgwood, 1787

Esclavage et racisme

Darwin fut durant toute sa vie un adversaire de l’esclavage et du racisme. Son grand-père Erasmus et son père Robert étaient des libéraux (whigs) partisans de l’abolition. Josiah Wedgwood, son grand-père maternel, avait été également un défenseur de la cause abolitionniste. C’est dans ses faïenceries que naquit, en 1787, le médaillon représentant un esclave noir enchaîné et à genoux avec cette phrase: «Am I not a man and a brother?» (Ne suis-je pas un homme et un frère?)

Le HMS Beagle dans le détroit de Magellan

Le tour du monde

Au Christ’s College de Cambridge où il se prépare à une carrière ecclesiastique, Darwin suit les cours d’histoire naturelle du révérend John Stevens Henslow. Son professeur le recommande auprès de Robert FitzRoy, capitaine du HMS Beagle qui part bientôt pour faire la cartographie de la côte de l’Amérique du Sud. Darwin est engagé comme naturaliste.

Rhea darwinii, Nandou observé par Darwin en Patagonie

L’expédition va durer cinq années, de 1831 à 1836. Darwin récolte des organismes vivants ou fossiles qu’il envoie à l’université de Cambridge. Ses notes détaillées vont contribuer à établir sa réputation de naturaliste.

Le journal de bord de Dawin lors de son expédition sur le Beagle

Les tortues des Galapagos

Lors de son voyage, Charles Darwin a pu observer les oiseaux et les tortues indigènes des Galapagos. Il est convaincu que les animaux, une fois arrivés dans les îles, se sont en quelque sorte modifiés pour former des espèces nouvelles sur les différentes îles. Dans son exploration de la flore de l’archipel, Darwin constate que, pour un même genre botanique, chaque île est colonisée par des espèces différentes.

Esquisse du processus de l’évolution, 1837

Dans son journal de bord qu’il a commencé sur le Beagle, Charles Darwin dessine une esquisse d’un arbre montrant l’évolution des espèces vivant sur terre. La théorie élaborée par Darwin est à cette époque rejetée par de nombreux scientifiques qui affirment que les espèces sont immuables.

Charles Darwin, 1840

Charles Darwin et Emma Wegdwood

Charles Darwin épouse en 1839 sa cousine germaine Emma Wegdwood. Elevée dans l’église anglicane, Emma considère que les théories développées par Darwin sur l’évolution des espèces font de son époux un hérétique qui n’aura pas sa place dans la vie éternelle. Mais elle l’épouse quand même. 

Down House

Pour échapper aux pressions de Londres, Charles Darwin, Emma et leurs deux jeunes enfants s’installent en 1842 à la campagne, dans le petit village tranquille de Downe. Située sur un plateau, la maison construite au début du 18e siècle n’est «ni belle, ni laide, ni vieille, ni neuve».

Down House, aquarelle d’Horace Darwin vers 1860

Pour loger sa famille grandissante (dix enfants, dont trois moururent jeunes), Darwin fait construite une nouvelle aile de service, un office, une salle d’étude, des chambres, un billard, une véranda et une seconde entrée. Il aménage une grande baie vitrée sur toute la hauteur offrant une vue sur le jardin.

Le jardin de Down House

Le jardin est pour Darwin un véritable laboratoire à ciel ouvert. Dans son potager, il aménage des parcelles expérimentales. Il observe les fleurs, leurs étamines et pistils. Il remet en cause l’auto-fertilisation, très en vogue à l’époque. Le principe de la fécondation croisée permet aux plantes de se transformer et d’évoluer au fil du temps. Les caractères particuliers des fleurs, couleurs, formes, nectars, parfums… servent à attirer les insectes pollinisateurs et à les faire passer d’une fleur à l’autre. 

La fécondation des fleurs par les insectes

L’adaptation au milieu

Darwin est fasciné par la façon dont les plantes se sont adaptées pour profiter au maximum de leur milieu. Il observe les mécanismes d’escalade des plantes grimpantes qui poussent sur la façade de Down House. Le lierre s’accroche grâce à ses crochets et racines. La glycine enroule ses tiges, la vigne-vierge développe des vrilles et la clématite des pétioles. Pour Darwin, chacune de ces méthodes est une adaptation à un environnement spécifique permettant à ces plantes d’atteindre la lumière nécessaire à leur survie.

La sélection naturelle

En comparant les espèces contemporaines entre elles et les fossiles, Darwin reconstitue l’histoire du vivant. Les espèces actuelles sont le résultat de la transformation progressive d’espèces plus anciennes. De nouvelles espèces peuvent apparaître. Les espèces évoluent par le processus de la sélection naturelle.

Charles Darwin, 1854

La serre de Down House

Une serre chaude est construite attenante à sa serre principale. Darwin y cultive des spécimens de plantes exotiques destinés à ses observations sur les modes de croissance et de comportement reproductif des plantes. Aujourd’hui, on découvre une collection d’orchidées, de plantes carnivores et de plantes grimpantes qui fascinaient Darwin par leur manière de s’adapter aux conditions du milieu.

Glass House Down House (5)
Glass House Down House (3)
Glass House Down House (6)
Glass House Down House (4)

Le pigeonnier de Darwin

Darwin fait construire un pigeonnier à Down House. Il observe les différences entre les formes de bec, les longueurs de cou, les ailes et les plumes de la queue des pigeons. Malgré leurs différences, ces pigeons appartenaient tous à la même espèce sauvage, le pigeon biset. Les variations génétiques transmises des parents à la descendance se sont développées au fil du temps pour s’adapter à leur environnement. Il va démontrer que de légers changements morphologiques peuvent permettre à différentes fonctions d’affronter des conditions nouvelles. Darwin ajoute que les caractères acquis sont transmissibles aux générations futures. 

Pigeon boulant, gravure de Dean Wolseholme

Le Sandwalk

Derrière le jardin, Charles Darwin dispose d’un chemin de promenade de pierres et de sable, le Sandwalk. Il fait planter une grande variétés d’arbres, noisetiers, aulnes, tilleuls, charmes, bouleaux, troènes et cornouillers ainsi qu’une longue rangée de houx. Il s’y promène chaque jour, questionnant les jardiniers, les cultivateurs, échafaudant des hypothèses, élaborant peu à peu sa théorie de l’évolution.

The Sandwalk, Léonard Darwin, 1870

«On the Origin of Species»

En 1859, Charles Darwin a cinquante ans. Il est déjà un naturaliste de renom lorsqu’il publie un ouvrage «On the Origin of Species» qui évoque l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle. Il y expose que les organismes vivants sont en perpétuelle évolution, grâce notamment au phénomène de sélection naturelle qui fait qu’au sein d’une même espèce, les individus les plus adaptés à leur milieu se reproduisent davantage que les autres.

On The Origin of Species, 1859

Sa théorie est exposée dans l’introduction: «Comme il naît beaucoup plus d’individus de chaque espèce qu’il n’en peut survivre, et que, par conséquent, il se produit souvent une lutte pour la vie, il s’ensuit que tout être, s’il varie, même légèrement, d’une manière qui lui est profitable, dans les conditions complexes et quelquefois variables de la vie, aura une meilleure chance pour survivre et ainsi se retrouvera choisi d’une façon naturelle. En raison du principe dominant de l’hérédité, toute variété ainsi choisie aura tendance à se multiplier sous sa forme nouvelle et modifiée.»

On The Origin of Species, 1859

Rencontrant un certain succès auprès du public, son ouvrage suscite des controverses, des railleries et des caricatures dans les communautés religieuses et scientifiques. La théorie de Darwin bouleverse le monde victorien pour qui l’homme est une créature chérie d’un Dieu qui l’avait façonné à son image. Les créatures en tout genre qui peuplent la planète sont des créations divines, immuables et indépendantes les unes des autres pense-t-on alors.

Darwin déchire en bondissant le cerceau de la crédulité, caricature d’André Gill, 1874

A venerable Orang-Outang, 1871
Prof. Darwin, lithographie 1871
Darwin suspendu à l'arbre de la science, Caricature d'André Gill, 1878
Darwin dans un arbre, Lindley Sambourne, 1875

La théorie du singe

Les origines humaines sont un sujet délicat. Observant un singe au zoo, Darwin note la ressemblance entre son comportement et celui d’un enfant. Darwin évoque les ancêtres simiens ou les premiers ancêtres de l’homme, désignant l’ascendance commune aux grands singes anthropoïdes (orang-outan, gorille et chimpanzé) et à l’espèce humaine. L’homme serait l’aboutissement d’une longue série d’animaux.

Evidence as to man’s place in nature, Lithographie de Thomas H. Huxley, 1863

L’idée que l’homme puisse descendre du singe est à cette époque une hérésie. Lors d’une réunion organisée à Oxford en 1860, l’évêque Samuel Wilberforce, apostrophant le darwinien Thomas Huxley, lui demande si c’est «par son grand-père ou par sa grand-mère qu’il descend du singe», lequel lui répond «mieux vaut un singe qu’un imbécile…»

Charles Darwin, Julia Margaret Cameron, 1868

«The Descent of Man»

Charles Darwin vécut à Down jusqu’à la fin de ses jours. Il écrivit plusieurs livres importants comme «The Descent of Man, and Selection in Relation to Sex» (La Filiation de l’homme et la sélection sexuelle) en 1871. Ce livre étend la théorie de l’évolution à l’espèce humaine. Mais en opposition avec l’idée d’une poursuite de la sélection naturelle qui éliminerait les plus faibles, Dans le processus de civilisation, Darwin met en évidence le développement des instincts sociaux où les valeurs d’altruisme, de moralité, d’intelligence et d’éducation viendraient à éliminer les inégalités entre les races ou entre les sexes.

«The Power of Movement in Plants»

Dans son dernier ouvrage publié en 1880, «The Power of Movement in Plants» (La Capacité des plantes à se mouvoir), Darwin démontre que les plantes sont des êtres vivants actifs, comme les animaux. Une idée iconoclaste à cette époque! Les plantes sentent, bougent, voient et réagissent à leur environnement. Darwin observe le mouvement des plantes grimpantes, les plantes insectivores, les effets des croisements des plantes et leur auto-fertilisation, les différentes formes de fleurs sur les plantes de la même espèce. Il évoque également l’influence des lombrics sur la formation des sols. Ailleurs, il constate les liens incroyablement complexes entre les plantes et les animaux.

Charles Darwin, Studio Elliott Fry, 1881

Charles Darwin meurt à Down House le 19 avril 1882 et reçoit des funérailles officielles. Il est enterré dans l’abbaye de Westminster, près du physicien Isaac Newton. Sa contribution aux sciences naturelles englobe la géologie, la zoologie, la botanique ou l’anthropologie. Pour Darwin, tous les éléments du vivant sont reliés entre eux. Des sujets d’écologie et de diversité qui sont encore aujourd’hui d’une étonnante pertinence.

Funérailles de Charles Darwin à l’Abbaye de Westiminster, 1882

Down House, English Heritage, visite de la maison de Darwin, du jardin et de la serre, exposition et guide multimédia, boutique restaurant. Luxted Road, Downe, Kent BR6 7JT, Angleterre. https://www.english-heritage.org.uk/visit/places/home-of-charles-darwin-down-house/ et https://www.darwinfoundation.org/en/

Crédit photos Agnès Pirlot et English Heritage Photo Library

A lire :

  • «Down House, the Home of Charles Darwin», 2009, English Heritage Guidebooks
  • «Le monde de Darwin», sous la direction de Guillaume Lecointre et Patrick Tort, 2015, Editions de La Martinière

 

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