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L’arganier est un arbre fascinant! Depuis des millénaires, il ne vit au Maroc qu’à l’état sauvage. Les premiers vergers ont été plantés il y a vingt ans à peine, permettant enfin de sélectionner des arbres fruitiers performants pour la production d’huile d’argan.

L’arganier au Maroc

Symbole de la vie au Maroc, l’arganier a façonné le pays et sculpté le paysage. C’est un exemple vivant de parfaite symbiose entre l’homme et la nature. Parfaitement adapté à son écosystème, cet arbre endémique couvre une superficie de plus de 800.000 ha sur les terres rouges du sud ouest marocain, entre Agadir, Taroudan, Tiznit et Essaouira.

Pivot d’un système agraire traditionnel, cette essence à la fois forestière, fruitière et fourragère fait la pureté de l’eau et de l’air, la fertilité des sols, la vie de la flore, de la faune et des hommes. Elle a permis le développement d’une civilisation unique où l’on vogue toujours entre archaïsme et modernisme.

Arganier

L’arganeraie marocaine, classée par l’Unesco

L’arganier, Argania spinosa, est un arbre d’origine tropicale qui, au fil du temps, s’est étendu hors de sa région géographique d’origine pour s’implanter en Afrique subtropicale et principalement dans le sud-ouest marocain. Parfaitement adapté aux climats et aux sols de la région, ses caractéristiques physiologiques et écologiques en font l’arbre idéal pour lutter contre l’érosion et la désertification qui menacent très sérieusement le sud marocain.

Mais d’autres menaces pèsent sur l’arganier lui-même et il devient urgent non seulement de protéger l’arganier mais aussi de reboiser les zones d’où il a disparu. Car l’arganeraie marocaine, classée en 1999 par l’Unesco comme Réserve de la Biosphère, est en régression continue, diminuant inexorablement la production potentielle d’huile d’argan alors que l’engouement pour cette huile réputée et appréciée aussi bien au Maroc qu’à l’étranger a provoqué une augmentation considérable de la demande.

Une croissance lente et un port tortueux

Les arganeraies sont des forêts assez particulières. Elles ont une physionomie très ouverte, les arbres étant très distants les uns des autres. La croissance de l’arbre est lente, tributaire de l’eau et non pas du temps. Il peut vivre 250 ans mais certains écrits font supposer que sa durée de vie peut dépasser cinq siècles.

L’arganier qui peut atteindre 8 à 10 mètres de haut présente un port droit ou étalé selon son environnement. En sol fertile, il offre une couronne dressée et largement déployée alors que dans les zones sèches et désertiques, il présente une forme rabougrie, repliée sur elle-même.

Le tronc est court et tortueux, à l’écorce rugueuse et crevassée, portant des rameaux épineux, d’où le nom d’espèce spinosa. Ses petites feuilles alternes sont vertes et coriaces qu’il peut perdre en cas de fortes chaleurs pour économiser l’eau.

Les fleurs discrètes et regroupées en grappes apparaissent en février, couvrant entièrement l’arbre d’un voile jaune verdâtre.

Arganier

L’arbre au bois de fer

Les premiers écrits sur l’arganier sont ceux des géographes et médecins arabes qui ont étudié la région du Maghreb. En 1219, dans son Traité des simples, le botaniste égyptien Ibn-Beïthar a décrit l’arganier: «l’arbre appelé Ardjân qui donne un fruit appelé amande berbère qui pousse dans le pays des Hahâ et des Regraga. L’huile que les berbères du Maroc appellent ardjân ou bien encore argân est très estimée par les habitants.»

Jean-Léon l’Africain en parle également en 1515 et décrit l’huile servant pour l’alimentation et l’éclairage. L’arganier a été répertorié pour la première fois par Linné qui n’avait eu à sa disposition que des rameaux séchés et sans fleurs. En 1737, il lui a donné le nom de Sideroxylon spinosum, qui signifie «bois dur comme le fer».

L’arganier qui porte aujourd’hui le nom de Argania spinosa est la seule espèce du genre Argania. Il appartient à la famille des Sapotacées qui est apparue il y a 250 millions d’années et qui regroupe environ 800 espèces d’arbres et arbustes tropicaux.

La civilisation de l’arganier

Chaque partie de l’arbre est utilisable.

Son bois produit un charbon de bois d’excellente qualité car il est dense et brûle lentement. Très résistant à la pourriture, il était utilisé pour l’élaboration d’outils agricoles et pour la construction des charpentes et des réseaux d’irrigation. Ses feuilles et la pulpe de son fruit sont utiles pour le fourrage des chèvres et des dromadaires.

La maturation des fruits a lieu pendant presque toute l’année. Cela dépend de l’importance des pluies. Ils apparaissent souvent après les pluies d’automne, mûrissent au printemps et tombent au sol au début de l’été.

Le fruit est une drupe jaune parfois veiné de rouge, de forme ovale, ronde ou en fuseau. Il est formé d’un péricarpe charnu ou pulpe riche en glucides et protéines et qui couvre un noyau très dur.

La noix d’argan renferme une à trois amandes, appelées amandon qui produiront l’huile. Elles représentent environ 3% du fruit frais mais ce poids peut doubler lors des années pluvieuses. Les fruits arrivés à maturité tombent naturellement et sont laissés sous les arbres pour sécher.

De l’amande, on extrait la précieuse huile quant au tourteau, il sert de nourriture pour les animaux.

 

Huile d'argan Maroc
Huile d'argan Maroc

L’origine d’une grande résilience

L’arganier a résisté aux changements climatiques depuis l’ère tertiaire jusqu’à nos jours. Il supporte tous les types de sols, aussi bien argileux ou calcaires que siliceux, meubles que compacts.

C’est un arbre thermophile, adapté aux fortes températures, et xérophile, supportant la sécheresse. Il tolère occasionnellement une légère température négative, ce qui limite son implantation à une altitude de l’ordre de 1300 m dans l’Anti-Atlas et 900m dans le Haut Atlas.

Il est très résistant à la chaleur pouvant supporter des températures allant jusqu’à 50°C grâce à son réseau de racines souterraines pivotantes qui peuvent s’enfoncer dans le sol jusqu’à une profondeur de 30 mètres pour chercher de l’eau.

Le mycelium des champignons

L’arganier récupère également l’eau grâce à la présence de champignons microscopiques capables de se développer à la fois dans les racines et dans le sol. Cette association appelée «endomycorhize» est basée sur des échanges entre les micro-organismes et les racines.

Le mycélium du champignon va puiser dans le sol l’eau et les éléments nutritifs au profit de l’arbre qui, en échange, fournira les sucres indispensables à la croissance de son partenaire.

D’autres racines aériennes situées au raz du sol ont pour fonction de récupérer l’eau condensée en surface car les zones où sont implantées les arganeraies sont caractérisées par une forte influence océanique. Les brumes et les rosées matinales portées par les courants froids des Canaries procurent à l’arbre un complément hygrométrique. C’est d’abord et avant tout cette océanité qui règle, dans le sud marocain, la répartition de l’arganier.

Arganier

Un écosystème en danger

Même s’il paraît presque indestructible, l’arganier est pourtant appelé à disparaître s’il n’est pas très rapidement protégé contre le surpâturage, l’exploitation excessive de son bois et le développement des cultures maraîchères intensives.

Cette régression a débuté il y a longtemps déjà. Au 10e siècle, la fondation des grandes villes marocaines avait provoqué le déboisement des forêts aux alentours.

C’est au début du 20e siècle, sous le protectorat français, que les arganeraies ont subit les plus grands ravages. Les forêts étaient exploitées par des coupes à blanc sur de grandes surfaces pour fournir en combustibles, sous forme de bois ou de charbon de bois, les grandes villes du Maroc, l’Espagne et la France.

Des milliers d’hectares ont disparu chaque année pour répondre aux besoins d’extension des terres agricoles, confinant les troupeaux sur de faibles surfaces de forêts.

Un équilibre fragile

L’exploitation de l’arganeraie est toujours réglementée par le dahir, un code forestier établi en 1925. La forêt appartient à l’Etat mais les populations locales disposent d’un droit de jouissance, de récolte et de pâturage des troupeaux de chèvres et de dromadaires. Les coupes de bois continuent car c’est encore le seul combustible dans la plupart des foyers ruraux.

Actuellement, l’arganeraie compte moins de 20 millions d’arbres. On estime que, depuis 50 ans, la densité moyenne des arbres a diminué par trois, avec parfois moins de 30 arbres par hectare.

La dégradation des forêts touche non seulement les arganiers mais aussi tout l’écosystème avec des conséquences sur les sols, les réserves d’eau, la faune et la flore sauvages.

Sans cet arbre, l’eau fuit vers les profondeurs du sol et vers les océans, laissant derrière elle un milieu âpre et aride. Le sol glisse à son tour et le sable brûlant couvre la terre d’un voile empêchant les graines de germer, chassant les hommes et les troupeaux.

Arganier

L’arganier ne va pas disparaître

Aujourd’hui, il n’y a plus de régénération naturelle de l’arganeraie. On entend dire que l’arganier a atteint une limite liée à son âge géologique et qu’il ne peut que disparaître, engloutissant avec lui la vie et les secrets des anciens. Rien n’est plus faux!

Les souches rejettent abondamment et les graines germent facilement. La régénération par semis naturel ne s’observe plus car toutes les noix d’argan sont systématiquement ramassées pour la production de l’huile. Les quelques graines qui auraient échappé à la récolte ne dépassent pas le stade de plantule car elles sont broutées par les chèvres ou les dromadaires tout comme les rejets de souches.

Jusqu’en 1998, tous les essais de reboisement de l’arganier ont été des échecs. Des dizaines de milliers de plants d’arganier ont été produits dans les pépinières forestières mais tous finissaient par mourir un ou deux ans après la transplantation sur le terrain.

La réhabilitation de l’arganeraie naturelle

La replantation de l’arganier est aujourd’hui maîtrisée grâce aux travaux de chercheurs marocain et français qui se sont intéressés au système racinaire des plantules et à l’association symbiotique entre les racines et des champignons du sol.

La croissance des racines de l’arganier est très rapide, de un à deux centimètres par jour. Quand une plantule mesure 10cm de haut, ses racines dépassent un mètre en profondeur!

Au moment de la transplantation en mottes compactes, les racines de la plantule étaient sérieusement amputées ne laissant aucune chance de survie à la plante.

Par ailleurs, la symbiose mycorhizienne s’avère indispensable à la vie de l’arganier. Elle permet une bonne reprise des plants dans le milieu naturel en limitant le stress de transplantation et en favorisant la croissance initiale à travers l’amélioration de la nutrition minérale et de l’alimentation hydrique.

Aujourd’hui, grâce aux résultats de ces recherches, on peut espérer faire de l’arganier un arbre agro-forestier de premier ordre qui permet d’améliorer le niveau de vie des habitants en milieu rural et utiliser l’arganier pour réhabiliter certaines zones dégradées au Maroc.

 

La domestication de l’arbre fruitier

A côté de l’arganier sauvage, essence à l’origine forestière, pourrait rapidement apparaître l’arganier domestiqué en tant qu’arbre fruitier oléagineux.

L’espèce Argania spinosa se caractérise par une diversité génétique énorme, diversité de ports, de troncs, de rameaux, de feuilles et de fruits. Celle-ci est entretenue dans la nature par un mode de reproduction presque exclusivement allogame, c’est à dire une fécondation croisée entre deux individus.

Le semis de graines pour des reboisements de type forestier permet d’obtenir au moindre coût des plants à croissance rapide, avec un système racinaire vigoureux.

A partir de spécimens qui existent déjà dans les arganeraies marocaines, on peut aujourd’hui sélectionner des arganiers performants pour la culture fruitière. La multiplication des arbres doit faire appel à une reproduction par voie végétative, par greffage, marcottage, bouturage et par micropropagation in-vitro, qui seule permet de conserver et de reproduire les caractéristiques génétiques des arbres retenus pour leurs performances de productivité, de résistance au stress et aux maladies.

Arganier

L’amélioration de la productivité

L’amélioration ou la domestication de l’oranger ou de l’olivier a demandé des centaines, voire des milliers d’années. Pour l’arganier, nous n’avons que quelques années de recherches mais les biotechnologies modernes permettent de gagner énormément de temps et d’envisager la domestication de l’arganier en sélectionnant des arbres plus productifs qui donneraient plus d’huile, des fruits et des amandons plus gros et des coques moins épaisses occasionnant moins de labeur pour les femmes au cours de l’opération de concassage.

Une uniformisation des caractéristiques des noix en taille et épaisseur de la coque permettrait aussi d’envisager plus facilement la mécanisation du concassage.

Contrairement aux idées reçues, il n’y a pas de problème à introduire ou ré-introduire l’arganier hors de son aire naturelle actuelle. L’arganier occupait des zones plus larges au Maroc, allant jusqu’à Rabat. Il a été introduit en Tunisie, en Algérie, en Espagne et Israel. Le taux de réussite de ces plantations est aujourd’hui très élevé. C’est dire que la porte de l’avenir de l’arganier est ouverte dans le cadre d’un véritable développement durable.

Des recherches sur la biologie de l’arbre

Planter des vergers et mieux valoriser l’huile d’argan sont certainement la meilleure façon de protéger l’arganier et de lutter contre la désertification du sud ouest marocain.

Pour comprendre les raisons de la régression des arganeraies et l’absence de régénération des arbres, deux chercheurs, Rachida Nouaïm, professeur à l’Université d’Agadir et Rémi Chaussod, directeur de recherche à l’INRA en France, ont initié et coordonné un programme de recherche pluridisciplinaire sur l’arganier.

Ces travaux ont abordé divers aspects: écologie, génétique, sols, mycorhization, multiplication de l’arganier, huile d’argan.

Les recherches sur la biologie de l’arbre ont mis en évidence des caractéristiques exceptionnelles au plan de la diversité génétique, du système racinaire, de la dépendance mycorhizienne, etc.

A partir de ces connaissances, des travaux appliqués ont permis de définir les meilleures conditions de production de plants d’arganier pour la création de vergers. Ils ont aussi montré que l’utilisation de techniques innovantes pouvait considérablement améliorer la croissance initiale des jeunes plants et la formation des arbres, favorisant une mise à fruit rapide.

Arganier
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Arganier

Des vergers d’arganiers au Maroc

Plus de vingt années de recherches sur l’arganier ont permis de jeter les bases de la domestication de cet arbre et de démontrer que l’on peut non seulement sauvegarder l’arganier, mais aussi utiliser l’arganier en tant qu’arbre fruitier oléagineux pour la production d’huile d’argan dans des vergers ou dans des systèmes agro-forestiers modernes.

R. Nouaïm et R. Chaussod ont installé des vergers «pilotes» dans différentes régions du Maroc. Le taux de réussite de ces plantations est excellent et les arganiers produisent déjà des fruits. Ces vergers de type agro-forestier associent l’arganier et des plantes accompagnatrices à haute valeur ajoutée et démontrent qu’intérêt écologique et viabilité économique peuvent aller de pair.

Leurs travaux se poursuivent sur l’arbre et le sol. Leur objectif est de ré-introduire l’arganier dans les régions marocaines d’où il a disparu et d’en planter dans les zones favorables. Ces vergers modernes permettraient de répondre à la demande forte en huile d’argan et d’assurer un développement durable, l’augmentation des revenus des familles en milieu rural et indirectement de lutter contre l’exode rural.

Plus d’infos

Voir mon reportage sur l’huile d’argan à Essaouira publié dans la rubrique Voyage, Afrique.

A lire: «L’arganier au Maroc, entre mythes et réalités», Rachida Nouaïm, photos de Rémi Chaussod, Ed. L’Harmattan, 2005.
Sur le net: www.arganophiles.com, www.andzoa.ma , www.semse.fr

Reportage publié dans Les Jardins d’Eden 2016 (www.edenmagazine.be)

 

 

 

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