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La malaria tue un enfant toutes les deux minutes et une plante permet de les sauver! Coup de projecteur sur l’Artemisia annua, une plante qui fait polémique.

Organisation Mondiale de la Santé

Le paludisme est une maladie évitable dont on guérit. Ce n’est pas moi qui le dit mais l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Alors pourquoi y a-t-il près de 450.000 personnes qui décèdent encore chaque année du paludisme? 90% de tous les décès dus au paludisme se produisent en Afrique, dans les zones situées au sud du Sahara et la grande majorité d’entre eux concernent des enfants de moins de cinq ans.

Quinquina, Chloroquine et Artémisinine

Le paludisme, que l’on appelle aussi malaria, est une maladie infectieuse très ancienne. Elle est due à un parasite, le Plasmodium, transmis par la piqûre d’un moustique. Les Jésuites la traitait déjà au 17e siècle avec de la poudre d’écorces de quinquina. Elle a été combattue avant l’indépendance du Congo avec de puissants insecticides comme le DTT et des traitements à la nivaquine. Ce médicament à base de chloroquine a été mis au point dans les années 30 par la firme allemande Bayer. Mais des résistances à la quinine et à la chloroquine sont apparues. Au Vietnam du nord, par exemple, ce traitement ne fonctionnait plus sur les soldats chinois. En 1970, la scientifique Tu Youyou fait des recherches sur les remèdes traditionnels chinois. Elle découvre les propriétés antipaludiques de l’artémisinine contenue dans l’Artemisia annua que l’on appelle en chinois qinghao.  Pour l’ensemble de ses recherches, le Dr Tu Youyou a reçu le prix Nobel de médecine en 2015.

ACT, Artemisinin-based-combination-therapy

Ce remède à base d’artémisinine aurait pu être diffusé dans le monde entier dès le début des années 80 mais il fallut encore attendre 30 ans avant que l’OMS reconnaisse l’efficacité de l’artémisinine. Depuis 2005, pour traiter le paludisme, l’OMS recommande les ACT (Artemisinin-based-combination-therapy). Les ACT sont des associations médicamenteuses à base d’artémisinine auxquels ont été ajoutés une autre substance comme la méfloquine. Cette seconde substance renforce l’activité de l’artémisinine et protège des résistances aux médicaments.

Artemisia annua

Une résistance aux thérapies ACT

Les ACT, les médicaments comme la Malarone ou le Lariam, les moustiquaires imprégnées et les diagnostics précoces ont obtenu dans le passé des progrès impressionnants et ils ont diminué de moitié l’incidence du paludisme dans le monde. Mais, comme le note l’OMS, la disponibilité de ces traitements est encore très inférieure aux besoins.  Des résistances aux médicaments sont aussi apparues, menaçant leur efficacité à long terme. «La résistance du parasite aux médicaments antipaludiques et celle du moustique aux insecticides menacent les progrès futurs», met en garde l’organisation dans son rapport 2018.

Artemisia annua

2 millions de cas supplémentaires en 2017

Dans son rapport du 19 novembre 2018, l’OMS constate une résurgence des cas enregistrés. En 2017, le paludisme a touché 219 millions de personnes dans le monde, soit 2 millions de personnes de plus que l’année précédente, principalement en Afrique. «Le niveau d’investissement dans la lutte contre le paludisme reste inadéquat», estime l’OMS. «Nous devons changer de cap, a martelé son directeur général. Nous ne sommes pas sur la bonne voie pour atteindre deux objectifs : réduire de 40 % l’incidence du paludisme et la mortalité associée par rapport aux niveaux de 2015.»

Artemisia annua

Une campagne de vaccinations

L’OMS et la fondation Bill Gates soutiennent une campagne de vaccination test de 2018 à 2020 en Afrique. Bientôt 360.000 enfants seront vaccinés avec un vaccin mis au point par les laboratoires de GSK, GlaxoSmithKline en Belgique. Il a fallu trente ans de recherches à GSK qui a promis de ne pas faire de profit avec ce vaccin. Les premiers tests qui ont été effectués ont permis un taux de réussite d’une personne sur trois, avec la nécessité de faire quatre traitements. Ce traitement est lourd et inaccessible actuellement pour les populations rurales d’Afrique.

Le danger des contrefaçons

Le marché des contrefaçons des médicaments est un défi majeur en Afrique. 50% ou plus de médicaments contre le paludisme sont faux ou contiennent une dose insuffisante d’artémisinine. Les médicaments contenant de l’artémisinine en monothérapie représentent également un problème particulièrement inquiétant car ils accentuent l’apparition de résistances.

Artemisia annua

Des effets secondaires qui mènent au suicide

Il y a aussi de nombreuses polémiques sur les effets secondaires des ACT et de la méfloquine qui provoquent des cauchemars et des accès de paranoïa.  Des militaires américains sont devenus fous à leur retour des guerres d’Irak et d’Afghanistan. En juin 2015, le chanteur Stromae en pleine tournée en Afrique a pris du Lariam, un médicament pour lutter contre la malaria. Stromae a témoigné dans un documentaire, Malaria Business, diffusé en 2017. Ce médicament a provoqué chez lui de graves effets secondaires, stressé, épuisé, au point d’avoir envisagé le suicide.

Malaria Business

Il faut savoir que l’OMS (WHO, World Health Organization) n’est plus financée aujourd’hui que pour moins d’un cinquième par ses pays membres. Les financements proviennent principalement de dons de l’industrie pharmaceutique. Les enjeux économiques dans la lutte contre la malaria sont énormes! Les grands groupes pharmaceutiques défendent leur territoire comme l’explique le professeur Pierre Lutgen dans le film Malaria Business. Depuis 2017, l’OMS s’intéresse toutefois à une alternative naturelle, l’Artemisia annua. Il se fait que si les résistances aux médicaments ACT se confirment, ce que l’OMS décrit comme une catastrophe sanitaire, l’Artemisia pourrait être une solution de premier choix pour tous.

Artemisia annua

L’armoise, une plante médicinale chinoise

L’Artemisia annua est une plante de la famille des Astéracées. Cette armoise annuelle est utilisée dans la médecine traditionnelle chinoise depuis plus de 2000 ans pour lutter contre diverses maladies tropicales y compris le paludisme. Des cultivars riches en artémisinine sont d’ailleurs cultivés en Afrique depuis plus de 30 ans par les sociétés pharmaceutiques pour la production des traitements ACT qui luttent contre la forme provoquée par le Plasmodium falciparum qui est, de loin, le plus pathogène et le plus mortel des quatre parasites paludiques reconnus.

Artemisia annua

Artemisia annua et artémisinine

L’Artemisia annua a été introduite dans de nombreuses régions d’Afrique. Elle est peu coûteuse et valorise les compétences des populations locales sans avoir besoin de l’aide étrangère. Cultivée au départ pour alimenter les sociétés pharmaceutiques en artémisinine, elle est aujourd’hui utilisée comme traitement direct. En plus de son effet préventif et curatif, cette plante agit également comme répulsif contre les moustiques. L’efficacité de la plante est liée à sa composition car elle comprend de nombreux composants qui agissent en synergie contre le paludisme et d’autres maladies infectieuses tropicales.

De l’eau et du compost

En Afrique, on cultive la variété ‘Apollo’ (Mediplant) et d’autres cultivars qui sont insensibles au photopériodisme. Les études de la bio-ingénieure Audrey Sougnez effectuées au Sénégal préconisent la culture de 20.000 plants par hectare pour une production de 8 tonnes de tisane à l’hectare. L’Artemisia annua est une plante qui exige beaucoup de lumière pour germer. La réussite de sa transplantation dépend d’un arrosage abondant et régulier. L’arrosage par aspersion offre de meilleurs résultats que le goutte-à-goutte. La terre doit être enrichie avec du fumier et un compost organique pour assurer une bonne croissance. La récolte se fait avant la production de graines. Elle se fait de préférence en deux coupes ce qui permet de retarder l’arrivée des graines et augmente le rendement.

Artemisia annua

Dans les jardins des écoles

La culture de l’Artemisia annua dans les jardins scolaires est déjà mise en place dans un cadre officiel dans plusieurs pays. C’est une est une solution naturelle, peu coûteuse et efficace pour lutter contre la malaria. Les gens ont appris à faire pousser cette plante annuelle, à la récolter, à la faire sécher, broyer et à la prendre sous forme de tisane en prévention contre la malaria. L’absentéisme des enfants et des enseignants a diminué, les frais médicaux ont chuté, avec un impact spectaculaire sur la santé mais également sur la qualité de l’éducation des enfants.

La combinaison de principes actifs

Certains milieux médicaux et financiers ont reproché à l’Artemisia annua d’être une monothérapie qui pourrait causer le développement de résistances qui rendrait impossible tout traitement ultérieur. Mais l’Artemisia annua n’est pas une monothérapie. Bien au contraire. La plante est utilisée dans son entièreté avec les feuilles et les tiges latérales. La chercheuse américaine Pamela Weathers étudie l’Artemisia annua depuis les années 90. La plante contient un nombre élevé de composants qui ont une action antipaludique. Elle cite l’artémisinine, flavonoïdes, monoterpènes, coumarines, acides phénoliques, des micro-éléments qui en font une vraie polythérapie. Les principes actifs agissent en synergie pour assurer son efficacité. La plante n’a engendré jusqu’à présent aucune résistance à ces maladies.

Artemisia annua

Un contrôle des traitements

L’OMS reproche également à l’usage de l’Artemisia annua en poudre, en tisane ou en gélules de contenir une dose d’artémisinine insuffisante pour guérir du paludisme, car les doses varient en fonction des modes de culture, de récolte et de conservation. Si l’utilisation se généralise en Afrique et en Asie, il faudra que les réseaux de pharmacovigilance veillent à ce que les posologies recommandées soient suivies en conformité avec les normes de l’OMS. Jusqu’à présent il n’y a pas de cas de résistance constaté mais on ne peut pas exclure l’avènement de ces résistances en cas de posologie incontrôlée et inappropriée.

Les recherches de la Kenyatta University

L’association IDAY (International Day of the Africain Youth) est un réseau qui regroupe 630 ONG africaines, des associations qui ont développé leurs propres projets pour améliorer la qualité de l’éducation et de la santé dans leur pays. Depuis 2012, en accord avec la Kenyatta University à Nairobi et plusieurs chercheurs internationaux, IDAY dirige des études scientifiques sur l’efficacité prophylactique (préventive) de l’Artemisia annua contre la malaria et d’autres maladies infectieuses tropicales. Sur le terrain, l’initiation à la culture, à la récolte et l’utilisation de la plante dans les écoles et les coopératives agricoles aide à ancrer des habitudes efficaces dans la population. Les projets sont suivis par les services locaux de santé formés à ce type de traitement du paludisme.

Artemisia annua

L’OMS s’intéresse à l’Artemisia annua

Après 5 ans de fortes réticences, l’OMS a fait savoir en 2017 son intérêt pour l’Artemisia annua. L’OMS reconnaît qu’elle n’est qu’un organe normatif et que les pays peuvent autoriser tout médicaments qu’ils considèrent comme sûr. Par conséquent, plusieurs pays africains tolèrent ou même encouragent l’utilisation des plantes d’Artemisia pour combattre le paludisme. Mais pour que la plante soit reconnue officiellement par l’OMS, elle devra faire l’objet d’une étude scientifique internationale selon les règles qui s’appliquent aux médicaments capables de lutter contre une maladie mortelle.

Artemisia annua
Artemisia annua
Artemisia annua
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Un programme de recherche sur trois ans

IDAY et la Kenyatta Universiy ont ainsi signé un mémorandum d’accord pour mener cette recherche aux exigences de l’OMS. Cette étude sera menée par la Kenyatta University (Kenya) avec l’appui de la Worcester Polytechnic Institute (Ma, USA), l’Université de Wageningen (Pays-Bas) et l’Université de Liège (Belgique). Le coût de cette recherche est estimée à 0,6 millions de dollars sur trois ans et IDAY est à la recherche de mécènes pour la financer.

Artemisia annua

L’Artemisia afra, une petite cousine

De nouvelles études sont également lancées sur une armoise cousine de l’Artemisia annua, l’Artemisia afra. Cette plante qui pousse sur les hauts plateaux de l’Afrique de l’Est et du Sud forme un petit buisson. L’Artemisia afra compte 400 principes actifs, dont 20 anti-malaria. Les habitants l’utilisent en décoction ou en infusion comme antiparasitaire pour combattre les maladies tropicales infectieuses dont le paludisme. Toutefois, la plante ne contient pas d’artémisinine. Ce qui prouverait que dans l’Artemisia annua, c’est surtout la polythérapie qui fonctionne plus que l’artémisinine seule.

Artemisia annua

La Maison de l’Artemisia

Le Dr Lucile Cornet-Vernet entend parler un jour de l’Artemisia par son ami Alexandre Poussin, qui, durant sa traversée de l’Afrique à pied, a contracté la malaria. Réfugié dans une mission, on lui fait boire des litres d’une tisane à base d’Artemisia et il guérit. La Maison de l’Artemisia a été créée en 2013 pour démontrer scientifiquement l’efficacité de l’Artemisia annua et afra et promouvoir leur usage. Il existe aujourd’hui 31 Maisons de l’Artemisia en Afrique, relais d’un réseau de formation de la culture et de la commercialisation de cette plante. Avec Guy Mergeai, professeur d’agro-écologie tropicale à l’université de Liège, la Maison de l’Artemisia a obtenu des semences qui poussent parfaitement en Afrique et qui peuvent être cultivées par les populations locales. L’association mène des essais agronomiques pour améliorer la production. L’objectif est d’organiser un réseau de cultures et de commercialisation avec un label de qualité.

L’efficacité des tisanes

En collaboration avec le bureau de Brazzaville de l’OMS, des chercheurs africains, belges, luxembourgeois et américains, soutenus par l’association La Maison de l’Artemisia, ont mis sur pied des études cliniques aux normes internationales pendant trois ans et demi sur l’efficacité des tisanes d’Artemisia annua et afra sur le paludisme et la schistosomiase (Bilharziose). La revue scientifique Phytomedecine a publié en décembre 2018 les résultats de ces études. Ils montrent la plus grande efficacité des tisanes sur des médicaments de référence pour ces deux pathologies. C’est un immense espoir pour les populations qui pourront se soigner efficacement, localement et à moindre frais et ainsi échapper aux ruptures d’approvisionnement et des médicaments contrefaits.

Artemisia annua

Un enjeu majeur pour l’Afrique

La majorité des pays en voie de développement se trouvent aux alentours de l’Equateur, là où sévissent les maladies tropicales débilitantes. L’Artemisia est probablement l’un des seuls traitements accessibles pour la majorité des 5 milliards de personnes, pour la plupart pauvres, affectées par le paludisme et les parasites intestinaux. Des maladies pour lesquelles les moyens pharmaceutiques et modernes, médicaments et moustiquaires, restent pour des raisons financières et géographiques inaccessibles. Si l’OMS approuve le traitement préventif du paludisme par l’Artemisia, alors la FAO, le PAM Programme Alimentaire Mondial, Unicef, Caritas et toutes les organisations des Nations Unies pourront la diffuser à grande échelle très rapidement.

Artemisia annua

De l’Allemagne à la Chine

La vente de l’Artemisia annua sous forme de tisanes est autorisée en Allemagne, Autriche et Luxembourg. Elle est officiellement autorisée contre le paludisme en Australie, aux USA, en Inde, au Vietnam et en Chine. Ses infusions sont considérées par les Chinois comme un thé de bien-être. Par contre,  la vente et le commerce de l’Artemisia annua en Belgique et en France n’est pas autorisé. La Maison de l’Artemisia en France et IDAY en Belgique oeuvrent à la libération de ces restrictions pour que l’Artemisia annua soit inscrite à la pharmacopée européenne.

Artemisia annua

L’Artemisia annua dans son jardin

Si l’Artemisia annua est encore interdite à la vente, on peut toutefois la cultiver chez soi et la consommer. Les graines sous châssis sont semées en mars avril avec un repiquage en pot en avril puis en pleine terre fin mai début juin.  On peut aussi la faire pousser en pot sur un balcon ou dans une véranda ensoleillée. Gourmandes en eau, les plantes ont une croissance rapide et peuvent monter jusqu’à 2 mètres de haut. Au moindre stress, la plante fait des graines ce qui lui fait perdre ses propriétés. On coupe le feuillage vert clair aromatique et les tiges latérales de juillet à octobre, dès l’apparition des fleurs en capitules jaunes et avant la montée en graines. On peut garder une belle plante avec toutes les tiges et les feuilles que l’on laisse fructifier pour récolter les graines pour les semis de l’année suivante. La plante séchée est utilisée en tisane ou en poudre. Elle conserve ses propriétés médicinales pendant au moins un an, voire plusieurs années.

Une tisane à titre préventif ou curatif

La tisane de l’Artemisia se prépare avec 5 grammes (environ une poignée) de feuilles et de tiges sèches plongées dans 1 litre d’eau bouillante à 100 degrés. On laisse infuser 15 minutes à couvert avant de filtrer. A titre curatif, un litre de tisane doit être administrée en 3 à 4 prises sur la journée pendant une cure de 7 jours. L’Artemisia est aussi utilisé en préventif. Le traitement est plus léger car plus efficace sur des personnes déjà touchées par le paludisme. Pour le touriste qui n’a jamais eu le paludisme, le traitement préventif consisterait à un litre de tisane tous les jours, 24 heures avant le départ jusqu’à une semaine après le retour du voyage.

Le débat reste ouvert

Il existe toujours actuellement une bataille d’experts entre les tenants de la phytothérapie et les autres, entre autres l’OMS, qui craignent notamment un effet de résistance à l’artémisinine avec la tisane. Les études sont en cours sur son efficacité sur les populations des pays touchés par le paludisme. Quant à l’efficacité de la prévention par la tisane d’Artemisia annua pour les voyageurs occidentaux, à défaut d’études scientifiques il reste un doute. Ces préparations artisanales ne sont soumises à aucun contrôle au niveau des concentrations et de la qualité. Par ailleurs, les populations africaines régulièrement infectées par le parasite de la malaria ont développé une certaine immunité qui rendrait les crises moins sévères. Mais pour le touriste qui n’a jamais été exposé à la malaria, le traitement à base de tisane risque de ne pas être suffisant, que ce soit pour traiter ou pour prévenir.

 

Artemisia annua

Pour aller plus loin

Crédit photos : Agnès Pirlot et IDAY International

 

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