Figure majeure de l’art des jardins et du paysage, Jules Buyssens a marqué l’histoire des jardins au début du 20e siècle.

 

L’art des jardins et du paysage

Jules Buyssens est l’architecte paysagiste belge le plus renommé de la première moitié du 20e siècle. Il conçoit plus de mille projets privés en Belgique et dans une dizaine de pays européens. Son oeuvre couvre un vaste arc de tendances et de typologies, allant du parc paysager mixte de tradition française aux préoccupations «pré-écologiques» du Nouveau Jardin Pittoresque.

Jules Buyssens, couverture du Pourquoi Pas? 1934

L’école d’horticulture de Gand

Né en 1872, Jules Buyssens s’inscrit en 1887 à l’Ecole d’horticulture de l’Etat à Gand qu’il termine premier de sa promotion en 1890. Durant ses études, il découvre «L’art des jardins» d’Edouard André, un traité général de la composition des parcs et jardins (1879). Cet ouvrage va marquer l’esprit du jeune Buyssens qui décide qu’il «sera architecte de jardins»!  Son professeur, l’éminent botaniste, Edouard Pijnaert, lui conseille de poursuivre sa formation à l’étranger. Buyssens se retrouve à Francfort puis à Londres et à Marseille où il s’initie à la culture en serre de plantes exotiques et d’orchidées. En 1894, Jules Buyssens rejoint la ville de Gand. Il travaille pour son ancien professeur à la création de parcs et de jardins, notamment dans le Caucase russe à Kislovodsk, sur la Volga. Pour ce projet exceptionnel, il apprend le russe et restera de 1894 à 1896.

Projet d’agrandissement du parc public de la Citadelle à Gand, Edouard André, 1891

Une formation chez Edouard André

A son retour, Jules Buyssens part à Paris rejoindre le bureau du célèbre architecte paysagiste Edouard André. Il va y rester de 1896 à 1902, l’année de son mariage avec Louise Gilbert, une jeune Champenoise. Cette formation auprès d’Edouard André sera décisive pour sa formation esthétique, la conduite des chantiers et la constitution d’un réseau de relations internationales. Agé de 26 ans, Buyssens est envoyé de 1898 à 1900 par Adouard André en Lituanie comme directeur des travaux pour la création de projets pour la famille Tyszkiewicz, tout particulièrement du parc du palais de Palanga sur la côte de la mer Baltique et du parc du château de Lentvaris, près de Vilnius.

Edouard André avec la collaboration de Jules Buyssens, parc pour le comte Tyszkiewicz à Lentvaris, Lituanie, vers 1899

 

Inspecteur des Plantations à la Ville de Bruxelles

En 1904, à peine deux ans après son retour, Jules Buyssens est désigné Inspecteur des Plantations et Promenades de la Ville de Bruxelles, succédant à Louis Fuchs. Il conservera ce poste prestigieux jusqu’à l’âge de la retraite, soit en 1937, deux ans après les aménagements paysagers de l’Exposition universelle de 1935 au Heysel. Buyssens défend l’idée d’une ville abondamment fleurie et «d’un aspect toujours riant». Les garnitures florales dans les parcs et jardins passent de 22.000 plantes par an en 1904 à près de 200.000 plantes exotiques et annuelles cultivées en serre et en plein air par la ville en 1909. Les plantes étaient assemblées en corbeilles au dessin symétrique et en mosaïque dans le style des jardins de la seconde moitié du 19e siècle.

Jules Buyssens, restauration du parc de l’Abbaye de La Cambre

Dans sa fonction d’inspecteur des Plantations et Promenades de la Ville de Bruxelles, Jules Buyssens est responsable de la restauration-reconstitution des jardins historiques de l’Abbaye de la Cambre à Bruxelles. Les jardins en terrasses du 18e siècle rénovés sont structurés par un escalier monumental et des topiaires. Le périmètre du site est ceinturé par un taillis sous futaie qui masque les constructions environnantes et qui évoque le cadre du monastère entouré par la forêt de Soignes.

Château de Réthy

Des jardins privés

Au cours de la décennie qui précède la Première Guerre mondiale, Jules Buyssens devient l’un des architectes paysagistes favoris de la haute bourgeoisie et de la noblesse belge, concevant ou transformant des parcs et de séduisants petits jardins dans l’ensemble du royaume.

Edouard André et Jules Buyssens, jardin mixte pour le baron de Dietrich à Leonardsau, Alsace, France, 1909

Les réalisations de style mixte ou composite se situent dans la lignée directe de l’oeuvre d’Edouard André.

Jules Buyssens, parc paysager pour F. Dufour à Réthy, 1905-1907

Dans les chemins d’accès et aux abords de l’habitation, on y retrouve les éléments du jardin de tradition classique «à la française», avec des allées axiales rectilignes bordées d’alignement d’arbres, tapis verts, boulingrins, bassin de forme géométrique et parterres en corbeilles et mosaïcultures.

Jules Buyssens, projet de jardin paysager pour J. Simons à la Petite Espinette, Rhode St Genèse, 1904

Plus loin, dans le parc, les cheminements présentent de grandes courbes dans la tradition des parcs du Second Empire ou des parcs paysagers anglais. Lorsque la topographie le permet, le parc comporte une pièce d’eau au tracé sinueux avec une île et un embarcadère. De longues perspectives offrent des vues privilégiées à travers l’ensemble du parc.

Jules Buyssens, avant-projet d’agrandissement du parc Tournay-Solvay et de son accès, boulevard du Souverain à Watermael-Boitsfort, 1919

Parmi les jardins que Jules Buyssens a réalisés, on peut citer les jardins de la villa van Buuren à Uccle, de monsieur Baelde au Vert-Chasseur à Uccle, de la villa Les Hirondelles à La Hulpe, le parc Tournai-Solvay à Boitsfort où il plante des sequoias, des cèdres et des hêtres pourpres, le parc d’Osseghem à Laeken, le parc du comte Goblet d’Alviella à Court Saint Etienne, le parc du château de Réthy et le parc du château de Ronchinne en Condroz namurois pour le prince Victor Napoléon.

Jules Buyssens, parc paysager avec lotissement pour Max Hallet, Grande Espinette à Rhode St Genèse, 1906-1907

Jules Buyssens, agrandissement du parc du château des Fougères pour E. Wiener à Watermael Boitsfort, 1906-1907

Le Nouveau Jardin Pittoresque

A la recherche de l’équilibre entre art et nature, Jules Buyssens découvre lors de son stage chez Edouard André les jardins fleuris de plantes sauvages et de vivaces prônés outre-Manche par les paysagistes William Robinson et Gertrude Jekyll. Créé à l’initiative de Jules Buyssens et animé par son épouse, l’association «Le Nouveau Jardin Pittoresque» est fondée à Bruxelles en 1913.

Le Nouveau Jardin Pittoresque, 1931

 

L’association « Le Nouveau Jardin Pittoresque » rassemble des architectes paysagistes, botanistes, naturalistes, rocailleurs, horticulteurs, pépiniéristes et propriétaires de jardins. Parmi ses membres, on trouve le botaniste Jean Massart, professeur à l’Université Libre de Bruxelles et le géologue Ernest Van den Broeck, conservateur au Musée d’Histoire naturelle qui conçoit, à partir de 1910, le jardin alpino-japonais Les Roches Fleuries à Genval. (voir mon reportage sur le jardin Les Roches Fleuries)

Jardin alpino-japonais ‘Les Roches Fleuries’ de Ernest Van den Broeck à Genval réalisé à partir de 1910. Autochromes vers 1920

Rejetant le style des jardins modernes réguliers au caractère artificiel, l’association a pour vocation de fonder le renouveau du jardin en Belgique. Inspiré par la nature sauvage, le jardin pittoresque se situe en partie dans la lignée du terme anglais picturesque, digne d’être peint. Il tente de reconstituer dans de petits jardins de véritables fragments de paysages avec tous les éléments et associations végétales d’un milieu naturel.

Jules Buyssens, projet de jardin pittoresque pour M. Moll à Gosselies, vers 1915-1920

Composé de plantes vivaces, de plantes alpines ou de prairies fleuries de plantes sauvages indigènes, le jardin pittoresque formait une véritable curiosité à une époque où les plantes de serre ou d’exposition régnaient en maître sous l’influence du très puissant secteur horticole gantois, mondialement réputé.

 

Jules Buyssens et Jean Massart, Jardin éthologique de l’Université libre de Bruxelles (Jardin Jean Massart) à Auderghem, 1925

Désireux de prendre la nature sauvage comme source d’inspiration et de comprendre les relations entre les plantes et leur milieu, « Le Nouveau Jardin Pittoresque » trouva une application exemplaire dans le jardin éthologique expérimental de l’Université libre de Bruxelles que le botaniste Jean Massart et Jules Buyssens réalisent à partir de 1922 à Auderghem, en bordure de la forêt de Soignes.

Jules Buyssens, Jardin Prouvost à Lille, 1938, Fonds de la famille Buyssens

L’Art des jardins est immortel

«La Nature ne fait pas de jardins et l’homme ne fait pas de Nature. Cette dernière est caractérisée par la libre lutte des éléments. Or, laisser intégralement se manifester cette libre lutte serait un désordre intolérable» écrit Jules Buyssens en 1922. « Le Nouveau Jardin Pittoresque » s’applique facilement dans les petits jardins rappelle Jules Buyssens en 1937: «On peut faire de l’art raffiné sur quelques mètres carrés. L’art des jardins est immortel.».

Jules Buyssens, Hôtel Bosman avenue de Tervueren, 1933, Fonds de la famille Buyssens

Président de l’Association belge des architectes de jardin, Jules Buyssens décède en 1958. Buyssens considère que le végétal est toujours l’élément central d’une création paysagère. A côté d’un travail raffiné sur les fleurs et la couleur, l’une des facettes les plus spécifiques de ses projets de l’entre-deux-guerres est la façon dont il réussit à articuler formes géométriques et éléments pittoresques au sein d’une même composition, jouant souvent sur le contraste entre la rigueur du cadre et la liberté aléatoire des végétaux.

 

Jules Buyssens par Jules Lagae, 1918

Jules Buyssens, architecte paysagiste

Crédit photos : Agnès Pirlot, Archives Civa et Fonds de la Famille Buyssens

Rendez-vous dans la rubrique Découvertes, Portraits pour découvrir mes reportages sur les architectes paysagistes Jean Noël Capart, Nathalie Devallée, Bas Smets,  Michel Desvigne, Jean Mus, François Goffinet, Palick van Hövell, Christophe Spehar, Piet Oudolf, Dominique Eeman, Marcel Gaucher et Alain Baraton et dans la rubrique Association mon reportage sur le Fonds René Pechère ou cliquez sur les liens.

 

Pin It on Pinterest