Le Palais Badi et ses jardins de mille et une nuits sont un témoignage de la grandeur de la dynastie saâdienne.

 

Badii, l’incomparable

Badii signifie en arabe ‘l’Incomparable’. C’est l’un des attributs divins dans la tradition musulmane. Le Badi (El-Badî ou Badii) désigne un ensemble palatial construit à Marrakech par le plus illustre des souverains Saâdiens, Ahmed Al-Mansour (1578 à 1603). Son royaume s’étendait de la Méditerranée aux rives du fleuve Niger. Entamés quelques mois après l’avènement du sultan, les travaux de construction du palais Badi furent confiés à des artisans venus du Maghreb, d’Andalousie et d’Europe. Ils n’auraient été achevés que seize ans plus tard.

Paix et richesse

Le sultan Ahmed Al-Mansour instaura une période de paix, de stabilité et de richesse. Les coffres du royaume étaient remplis par les rançons perçues en échange de la libération des captifs portugais après leur défaite en 1578 à la bataille de l’oued El Makhazen, dite Bataille des Trois Rois. Puis arrivèrent la poudre d’or provenant du Soudan, mais aussi le sel précieux, les milliers d’esclaves et la canne à sucre très prisée en Europe ce qui renforça la spectaculaire ascension d’Al-Mansour. Après la rénovation des Jardins de l’Agdal et de La Ménara créé par les Almohades à Marrakech, le sultan décida d’édifier le palais Badi et ses jardins qui devaient marquer à jamais sa puissance et l’histoire de son règne célébrant sa gloire à travers les siècles.

Le Sultan Ahmed Al Mansour, miniature ottomane du 17e siècle

Le faste saâdien

L’emplacement choisi pour bâtir le palais Badi fut un jardin créé à l’époque des Almohades à proximité des appartements privés du souverain, le palais Dar El Makhzen. Espace d’apparat décoré de matériaux rares et précieux, le palais Badi était destiné aux fêtes et aux audiences solennelles où le faste du souverain pouvait se manifester à l’élite du royaume et aux ambassadeurs venus d’Espagne, d’Angleterre de France et de l’Empire ottoman.

Harmonie et équilibre

Aujourd’hui, il ne reste du palais Badi que les armatures en pisé de l’enceinte autour d’une immense cour, les ruines massives d’anciens pavillons et le tracé géométrique des vastes bassins et des parterres de plantation. On est pourtant subjugué par l’harmonie, l’équilibre et la symétrie du dessin qui reprend le schéma classique des résidences royales de l’Andalousie musulmane. Ce sont des lignes simples, pures et équilibrées qui lui confèrent toute sa force et son charme.

 

Le palais a fait l’objet de plusieurs récits et poèmes. Tous furent frappés par la hauteur et l’épaisseur de ses murailles sur lesquelles nichent aujourd’hui les cigognes, le faste des ornements qui ne nous est connu qu’à travers le décor des tombeaux saâdiens, la grandeur des bassins et la luxuriance de la végétation. De part et d’autre de son immense cour se dressaient quatre grands pavillons soutenus par des colonnes de marbre et richement ornés de plâtres sculptés et de bois peints d’une rare finesse.

Un jardin clos

Le palais Badi est un parfait exemple de l’architecture du jardin clos. L’ensemble palatial s’organise autour d’une grande cour en forme de rectangle de 135 mètres sur 110 mètres. Le sol était couvert de marbre blanc et noir d’Italie et de zelliges multicolores. Une muraille haute et inaccessible protégeait des regards le palais et ses jardins. Le sultan et sa cour accédaient au palais Badi par une porte principale, la Porte de Marbre, située dans l’angle sud-ouest de la face sud de l’édifice.

Les pavillons

De grands pavillons d’honneurs et plusieurs salles d’apparat s’organisaient autour du patio. Les pavillons étaient couverts de coupoles et de plafonds incrustés d’or, de précieuses stalactites et de vers de poésie brodés sur les portières, les faïences et le stuc. Des portes monumentales ouvraient des perspectives sur les bassins et les parterres. Accessible par un escalier, une chambre haute permettait de jouir du spectacle de ces jardins d’agrumes et de contempler la chaîne du Haut-Atlas.

Les bassins

Dans ce palais-jardin, cinq bassins offraient une réserve d’eau en permanence au palais et à ses jardins. Mais ils avaient aussi une fonction esthétique dans la plus pure tradition des jardins orientaux. On imagine tous ces plans d’une eau cristalline qui reflétaient la beauté des pavillons et des jardins. Les rayons du soleil qui se réfléchissaient sur ces miroirs aquatiques apportaient la lumière jusqu’au fond des grandes salles qui entouraient la cour.

Au centre du patio fut aménagé un long bassin de 90 mètres sur 20 mètres. Une fontaine monumentale composée de deux vasques en étage surmontées d’un jet d’eau était placée en son centre. Elle était reliée au patio par deux larges passages sur les côtés nord et sud. Au niveau des angles du palais étaient disposés quatre bassins rectangulaires. Le sol était en béton de chaux. Pour accéder aux bassins, on empruntait des escaliers latéraux. Partout, des fontaines, des vasques et des bassins rafraîchissaient l’air et animaient la vie du palais.

Les jardins

A chaque angle de la cour, à une profondeur de quatre mètres en dessous du niveau du sol du palais, s’étendent des parterres rectangulaires de 34 mètres de large qui offraient au regard une végétation luxuriante. Les plantations étaient séparées par de larges allées dallées, facilitant la circulation entre les bigaradiers, les cédratiers, les citronniers et d’autres espèces d’agrumes. Les chroniques mentionnent également des figuiers, des palmiers, des myrtes, du jasmin et d’autres espèces aromatiques et odoriférantes qui agrémentaient la promenade.

Afin d’irriguer facilement les quatre parterres de plantation, tous les bassins d’eau ont été construits au niveau du sol à une profondeur ne dépassant pas un mètre. C’est la contrainte de l’irrigation des parterres par gravité qui a commandé la construction du palais sur des voûtes de briques cuites, afin de mettre au niveau de l’eau les principaux pavillons de réception.

Le logis des hôtes et des domestiques

Une série de salles souterraines reliées par des couloirs et des ouvertures avait comme fonction d’abriter et de faciliter discrètement la circulation des esclaves et serviteurs chargés du jardinage et de l’entretien du palais. Elles s’ouvrent également sur un groupe d’habitations qui aurait été réservé aux ambassades étrangères. Cet espace exceptionnel est considéré comme un prototype parlant de l’architecture domestique saâdienne.

Margelles de citernes de Sidi Bou-Othman

Dans une salle restaurée du palais Badi, un petit musée expose un ensemble de margelles de citernes en céramique du 12e siècle découvertes à Sidi Bou Othman en 1948.

Badii Palace (10)
Badii Palace (12)
Badii Palace (11)

Les motifs délicatement gravés et émaillés sur les margelles en terre cuite mêlent des éléments floraux, géométriques ou une représentation symbolique sous forme de main de Fatma. Ces motifs constituent une source d’inspiration pour les pratiques artisanales telles que le tissage et la broderie.

Un chapiteau en marbre est l’un des rares vestiges du Palais Badi au 16e siècle. II est constitué de deux parties cylindriques ornées de deux rubans superposés qui soutiennent un bloc rectangulaire rehaussé d’un magnifique décor finement ouvragé.

Chapiteau en marbre du Palais Badi, 16e siècle

Grandeur et décadence

Avec ses bassins, ses pavillons, ses massifs parfumés et ses salons d’honneur, le palais Badi surpassait disait-on en beauté les palais de Bagdad. Badi était un paradis terrestre, le comble de l’élégance et de l’art de vivre dont, dit un poète, «Tout palais semble laid après du Badii… son onde est pure, sa terre parfumée et ses édifices se dressent fièrement dans l’air. Le Maroc lui doit son immense célébrité et grâce à lui sa gloire durera de siècles».

Hélas, rien n’a subsisté de cette parure décrite par les chroniqueurs et chantée par les poètes. Les pillages ont défiguré le palais Badi. Or, marbre blanc et noir d’Italie, onyx, zelliges multicolores… tout n’est plus que souvenirs. Une grande partie de ces matériaux précieux aurait été acheminée au 17e siècle vers Meknès pour être réemployée dans la construction des palais royaux de Moulay Ismaïl. (voir mon reportage sur les Villes impériales du Maroc)

Une légende populaire circule depuis des siècles à Marrakech à propos des cigognes qui sont encore aujourd’hui les gardiennes du palais de Badi. On murmure que les cigognes trempèrent dans le noir le bout de leurs ailes en signe de deuil. Elles illustrent le faste d’un roi victorieux et d’un esthète dont la disparition brutale plongea le royaume dans les affres de la destruction!

Palais Badi, entre la Médina de Marrakech et le Palais Royal, proche de la porte Bab Berrima, de la place des Ferblantiers et du Palais de la Bahia, https://badipalace.com/fr/

A lire:

  • ‘Jardins de Marrakech’, Mohammed El Faïz, Actes Sud, 2000
  • ‘Marrakech Cité-Jardin, Grandeur, Décadence et Renaissance’, Abderrazzak Benchaabane, Borkane, 2014

Rendez-vous dans la rubrique Voyages, Afrique, pour découvrir mon Guide voyage de Marrakech, de Fès, de Meknes, de Rabat, les Villes Impériales du Maroc, Les Montagnes de l’Atlas, la Vallée du Dadès, le Palais de Bahia, le Musée Macaal d’Art contemporain,  Musée des Confluences Dar el Bacha,  le Musée Aman pour la civilisation de l’eau au Maroc, la Mamounia, l’Huile d’Argan au Maroc et l‘Arganier et dans la rubrique Jardins Afrique, mes reportages sur les Jardins de Marrakech, les Jardins de l’Agdal, le Jardin de La Ménara, le Jardin de Majorelle, les jardins du Musée de la Palmeraie, le Jardin Secret, le jardin de sculptures Anima ou cliquez sur les liens.

 

 

Pin It on Pinterest