Au 16e siècle à Istanbul, la tulipe était la fleur favorite du sultan Soliman le Magnifique et l’emblème de la dynastie ottomane.
Festival de la Tulipe à Istanbul
Considérée comme l’incarnation de la perfection et de la beauté, la tulipe est le symbole d’Istanbul et de la Turquie. Le printemps couvre tout Istanbul d’un tapis généreux de tulipes. De fin mars à début mai, le Festival de la Tulipe attire des milliers de visiteurs. De la place de Sultanahmet au parc de Göztepe en passant par ceux de Yildiz, Gülhane et d’Ermigan, Istanbul se pare de tapis colorés de millions de tulipes et d’autres bulbes à fleurs. Au programme, animations, sculptures florales, groupes de musique, vente de fleurs et artistes autour du thème de la tulipe. L’accès aux parcs d’Istanbul est gratuit. https://toutistanbul.com/le-festival-de-la-tulipe-a-istanbul/ (voir mon reportage sur Istanbul)

Musée de la Tulipe
Fleur favorite des sultans, la tulipe décore les faïences et les fresques qui ornent les mosquées et les palais de Constantinople, les costumes de la cour et les tapis de prière. Dans l’enceinte du parc d’Ermigan, j’ai découvert le Musée de la Tulipe qui raconte l’histoire de cette fleur mythique dans l’Empire ottoman et dans la vie culturelle et artistique turque. C’est aussi un centre de recherche qui vise à populariser les tulipes turques dans le pays et à l’étranger, à faire des recherches sur les espèces endémiques spécifiques à l’Anatolie et à développer la production des tulipes en Turquie. Lale Müzesi, Ermigan Koruyolu Cad. 1, Sariyer, Istanbul, Turquie. https://www.ilav.org/istanbul-lale-muzesi/

Asie centrale
L’origine de la tulipe n’est pas hollandaise, mais ottomane. La tulipe est une fleur orientale qui pousse en Asie centrale. On la retrouve à l’état sauvage dans les régions d’Anatolie vers le Turkestan pour atteindre les monts Pamir et le Tian Shan, les montagnes du Ciel aux frontières de la Chine. Les tulipes s’étendirent vers le nord, traversant montagnes et steppes jusqu’à la Sibérie. Au sud, elles se dirigèrent vers l’Himalaya et le Cachemire. (voir mon reportage sur la Tulipe)

De la Turquie vers l’Italie
La migration des tulipes vers l’ouest fut aidée par les marchands qui traversèrent le Caucase, la Turquie, l’Iran, la Syrie, l’Irak et le Liban pour atteindre le nord-ouest de l’Afrique. Après avoir subjugué les Turcs, la fleur franchit le Bosphore et continue sa lente avancée vers l’ouest, voyageant avec les marchands, les explorateurs et même dans les bagages de diplomates pour arriver dans les jardins d’Italie, d’Autriche, d’Allemagne et de Flandre au milieu du 16e siècle.

Miniatures, broderies et céramiques
Un an avant qu‘Ogier Ghislain de Busbecq (1522-1591), ambassadeur flamand qui représentait l’empire des Habsbourg auprès de Soliman le Magnifique, ne réclame l’honneur de l’y avoir introduite, l’explorateur français Pierre Belon (1517-1564) évoque dans un ouvrage publié en 1553 la passion pour les Turcs pour une sorte de «lils rouges» qu’ils cultivent dans leur jardin et qu’ils célèbrent par des miniatures, des broderies, des poèmes ou des céramiques.

En Bavière
La première description d’une tulipe cultivée en Europe date de 1559 dans un ouvrage publié par le naturaliste allemand Conrad Gesner qui décrit une fleur «née d’une graine venue de Constantinople ou, comme d’autres le disent, de Cappadoce». La tulipe en fleur dans un jardin de Bavière, à Augsbourg, dévoile ses pétales d’un rouge ardent et un parfum voluptueux.

Jardin botanique de Leyde
Charles de l’Ecluse, dit Carolus Clusius (1526-1609) crée le jardin botanique de Leyde dans les Pays-Bas. Il sera l’un des plus importants botanistes du 16e siècle qui aura favorisé la propagation de la tulipe en Europe. La fleur sera baptisée Tulipan, puis tulipe, dérivé du mot ‘tulband’ qui désigne le couvre-chef en forme de turban des Turcs.

Emblème de la dynastie ottomane
Issu de la langue perse, le mot turc ‘lale’ qui désigne la tulipe était écrit en caractères arabes identiques à ceux qui sont utilisés pour écrire le nom d’Allah. Ainsi, la fleur était souvent considérée comme un symbole religieux.

Gravée sur les bâtiments et les fontaines de Constantinople, la tulipe était immédiatement reconnue comme l’emblème de la maison régnante d’Osman Ier (1258-1324), fondateur de la dynastie ottomane.




Jardins royaux
Deux siècles plus tard, près d’un millier de jardiniers entretenaient les vergers, potagers et jardins d’agrément du sultan Mehmed II (1451-1481). Les tulipes colorées brillaient parmi les gouttes de rosées dans les jardins du palais impérial. Un traité d’agriculture édité en 1515 donne des instructions très précises pour l’aménagement de tels jardins. Chaque parterre était garni de fleurs, roses, lilas de Perse, giroflées, colchiques, violettes, narcisses, safrans et de tulipes.

Espèces botaniques
Les manuscrits anciens montrent que les différents types de tulipes étaient des espèces botaniques et non des créations horticoles, au contraire de ce qui se passa sous le règne des derniers empereurs ottomans. Il est probable que des spécimens sélectionnés dans l’immense famille des tulipes aient été recueillis à l’état sauvage et acclimatés dans des jardins.




Sélections aux pétales pointus
Lorsque les fleuristes turcs commencèrent à créer leurs tulipes au lieu de sélectionner les meilleurs pieds offerts par la nature à l’état sauvage, la plante prit des formes très particulières. Alors qu’en Occident les amateurs de tulipes cherchaient une fleur ronde en forme de coupe, en Turquie on préférait les tulipes effilées aux pétales en fer de lance étroits et pointus comme des crochets.

D’où vient cette tulipe?
Quelles sont les espèces sauvages qui ont contribué à sa sélection? La tulipe turque aux pétales pointus ne descend pas forcément de l’une des quatorze espèces botaniques qui poussent dans les montagnes de Turquie dont quatre seulement sont considérées comme indigènes, la Tulipa armena, la Tulipa biflora, la Tulipa humilis et la Tulipa julia. Sa forme est proche de celle de la Tulipa acuminata dont les fins pétales tordus font penser à une araignée.

Lumière du Ciel
Le Cheikh al-Islam Ebussuud Efendi (1490-1573), botaniste érudit à l’époque du règne de Soliman le Magnifique (1495-1566), fut l’un des premiers à se spécialiser dans la tulipe que l’on appelait ‘Nur-u And’, ce qui signifie «Lumière du Ciel». Grande favorite des jardins à cette époque, cette fleur en forme d’amande aux contours étroits et aux feuilles comme des poignards présentait des variantes avec des noms évocateurs souvent en arabe ou en perse, ‘Celle qui enflamme le coeur’, ‘Perle sans égale’, ‘Cristal rose’, ‘Joie grandissante’, ‘Lance couleur grenade’.





Un motif décoratif
A partir du 16e siècle, la tulipe devient partie intégrante de la culture turque. Elle est utilisée partout comme motif décoratif. On reconnaît ses fleurs en rangées brodées sur les robes de brocart de Soliman le Magnifique ou gravées en relief sur le métal doré du chanfrein de son cheval.




On retrouve les tulipes sur les carreaux de faïences qui couvrent les murs des mosquées et des palais, les manuscrits enluminés et miniatures, les fresques, mobiliers et tapis de prière.

Céramiques d’Iznik
Vers 1535 et 1540, les tulipes sont apparues sur les céramiques d’Iznik avec un degré inouï de raffinement. Les fleurs y étaient parfois représentées dans un jardin, parfois solitaires dans de petits vases.

Les motifs des carreaux d’Iznik les plus anciens étaient recouverts d’un simple glacis bleu cobalt ou turquoise cerné de noir auquel s’est ajouté un vert cendré, un jaune opaque ou un violet. Le rouge créé spécialement pour représenter la fleur de la tulipe apparaît vers 1560 mais ne durera que jusqu’à la fin du siècle. (voir mon reportage sur la Mosquée de Rüstem Pacha à Istanbul)

De nouvelles variétés
Fils de Soliman le Magnifique et de son épouse Roxelane, le sultan Sélim II (1524-1574) était passionné de jardinage. Il importa 50.000 bulbes de tulipes sauvages de Syrie et 300.000 bulbes d’Ukraine pour être replantés en vastes groupes dans les jardins royaux de Constantinople. Les sultans successeurs de Sélim continuèrent à réclamer de grandes quantité de bulbes à leurs subordonnés de province pour fleurir les jardins de la cour ottomane. D’innombrables variétés y seront créées par croisement. Le sultan Murad IV (1609-1640) possédait 56 variétés différentes de tulipes. Sous le règne du sultan Mehmed IV (1642-1693), seuls les cultivars sans défaut étaient admis dans la liste officielle avec leur description et le nom de l’obtenteur.

L’ère des tulipes
Au début du 18e siècle, le règne d’Ahmed III (1673-1736) est désigné par les historiens comme le ‘Lâle devri’, l’ère des tulipes. La tulipe est alors considérée comme le symbole de la douceur de vivre, de la réconciliation de l’homme avec la nature, mais aussi de la richesse. Le gendre du sultan, le grand vizir Ibrahim Pacha, avait comme toute l’élite de la haute société ottomane un immense goût pour les tulipes.

Sur les rives du Bosphore
Les tulipes ornaient un grand parterre dans la maison de campagne du grand vizir Ibrahim Pacha sur la rive du Bosphore. Il fit illuminer ce parterre, ce qui impressionna le sultan qui décida d’organiser la même fête au palais de Topkapi tous les ans, sous le nom de ‘Lalè-Tschiraghany’, l’illumination des tulipes. Le sultan dépensa des sommes énormes pour pour commander à la Hollande des millions de bulbes pour orner ses jardins. C’est sous le règne d’Ahmed III, vers 1725, que fut publié le seul livre illustré sur les tulipes turques. Quarante tulipes sont représentées. Les fleurs sont toujours présentées isolées. Une seule est représentée dans un ‘laledan’, un vase en forme de bulbe pourvu d’un long col mince créé par les Turcs pour mettre en valeur une seule fleur précieuse.

Rouge, rose, jaune
La gamme des coloris des tulipes est étendue comme est l’est chez la Tulipa schrenkii, une espèce sauvage dont les tulipes cultivées sont peut-être issues. Les rouges prédominent, plus ou moins soutenus, du rose très pâle jusqu’au rouge profond et intense. On découvre aussi une tulipe d’un jaune crémeux pâle rayé de rouge rosé qui ressemble à la forme de Tulipa acuminata. Il y a une fleur d’un blanc pur et trois jaune clair. L’une des plus insolites est une tulipe pourpre foncé, gris et crème.

Reportage publié en 2023 dans la revue Eden https://edenmagazine.be/fr
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