Source inépuisable d’inspiration pour Claude Monet, le jardin de Giverny est un tableau exécuté à même la nature.
Le jardin de Giverny
A Giverny, avec l’aide d’une équipe de sept jardiniers occupés à temps plein dans le domaine, Monet a créé des jardins d’une extrême originalité qui évoquent sa peinture, toujours en mouvement, où la lumière révèle les couleurs en vibrations continuelles. Visite de Giverny le 1er avril, jour de son ouverture au public. (voir mon reportage sur la Maison de Monet à Giverny)

«Dès que l’on pousse la petite porte d’entrée, sur l’unique grande rue de Giverny, on croit entrer dans un paradis. C’est le royaume coloré et embaumé des fleurs. Chaque mois est orné de ses fleurs, depuis les lilas et les iris jusqu’aux chrysanthèmes et aux capucines. Les azalées, les hortensias, les digitales, les roses trémières, les myosotis, les violettes, les fleurs somptueuses et les fleurs modestes se mêlent et se succèdent sur cette terre toujours prête, admirablement soignée par des jardiniers émérites, sous l’œil infaillible du maître.» (Gustave Geffroy)

Peintre et jardinier
Quand Monet s’installe à Giverny, le 29 avril 1883, la longue maison en crépi rose possède un jardin d’un hectare constitué d’un verger et d’un potager. Une grande allée est encadrée d’ifs et d’épicéas et les massifs sont bordés de buis taillés. Conquis par ce jardin, le peintre se prend de passion pour le jardinage. Monet garde les deux ifs devant la maison mais il abat les épicéas qui assombrissent l’allée centrale. Il arrache les buis et met en place de gracieux arceaux pour supporter des rosiers grimpants bordés de capucines rampantes. «Nous nous sommes tous mis au jardin; je bêchais, plantais, sarclais moi-même; le soir, les enfants arrosaient.»




La mise en scène
S’entourant des conseils avisés de son ami l’horticulteur Georges Truffaut, échangeant des expériences avec Gustave Caillebotte ou Octave Mirbeau, tous deux habiles jardiniers, Claude Monet met en scène le jardin de Giverny. Celui-ci se divise en deux jardins, le Clos Normand d’abord puis, à partir de 1890, le Jardin d’Eau, témoignant son goût pour la mise en scène. «En dehors de la peinture et du jardinage, je ne suis bon à rien.»

Le Clos Normand
Devant la maison et les ateliers, le Clos Normand est un jardin parfaitement ordonné avec des effets de perspectives qui mettent en valeur la maison et intensifient les zones d’ombre et de lumière. Des allées découpent des massifs de couleurs vives qui sont posés comme autant de couleurs sur la palette de l’artiste.

Si le dessin demeure rectiligne, tel le cadre d’un tableau, on circule au milieu de couleurs, et ces couleurs sont des fleurs. La profusion des fleurs et des feuillages, les associations d’espèces différentes agissent, selon l’heure et le temps, en un seul ensemble où le détail est absent, où seule la lumière déclenche «l’instantanéité» recherchée par le peintre.






Le jardin de fleurs
En ce mois d’avril au Jardin de Giverny, les pommiers, les cerisiers et les abricotiers rivalisent de floraisons nuageuses en un camaïeu de blanc rosé, comme une évocation nippone. Certains de ces Prunus ont été offerts en 1990 par l’Ambassadeur du Japon.

Le sol disparaît sous une profusion de fleurs, jacinthes, pensées, myosotis, primevères, tulipes, fritillaires, narcisses, pâquerettes, giroflées Ersynum cheiri et Aubretia aux coloris multiples. Les floraisons sont rehaussées au mois de mai par la monnaie du Pape Lunaria annua, la julienne des dames Hesperis matronalis qui sont repiquées avec les oeillets de poète. Les clématites montana prennent de la hauteur tandis que fleurissent une multitude de coquelicots Papaver rhoeas et de pavots Papaver somniferum et bien sur, les fameuses allées d’iris que Monet aimait particulièrement et qu’il plantait en longues et larges rangées.

Le Jardin d’Eau
C’est en 1893 que Claude Monet fait l’acquisition d’un terrain au fond du Clos Normand. Il se situe de l’autre côté de la voie de chemin de fer aujourd’hui remplacée par une route. Monet détourne le Ru, un petit bras de l’Epte, afin de créer le second jardin de Giverny. L’étang deviendra le jardin d’eau, aujourd’hui présent sur les cimaises des plus grands musées du monde.

On accède à ce jardin d’eau par un souterrain. Le cadre est serein et lumineux. Les érables japonais et le hêtre pourpre centenaire commencent à arborer leur feuillage de printemps tandis qu’éclosent les fougères, les rhododendrons et les azalées japonaises qui s’épanouissent dans ce sol à tendance acide.




Le pont japonisant
Deux glycines entrelacent un petit pont japonisant certainement inspiré d’une de ses estampes. Monet le peint en vert pour se démarquer du rouge traditionnellement utilisé au Japon. L’atmosphère orientale est restituée par le choix de végétaux tels que les bambous, les ginkgos biloba, les iris du Japon, les somptueuses pivoines arbustives, les lis et les saules de Babylone aux rameaux dorés qui encadrent merveilleusement l’étang.

Contrairement au Clos Normand, le Jardin d’Eau est asymétrique, japonisant, exotique, propre à la rêverie, tenant à cette tradition orientale de la contemplation philosophique de la nature. Ce jardin mouvant où les eaux deviennent ciels va devenir le thème majeur de la peinture de Monet. «C’est là que Monet venait chercher l’affinement des sensations les plus aiguës. Pendant des heures, il restait là, sans mouvement, sans voix, dans son fauteuil fouillant de ses regards, cherchant à lire dans leurs reflets, ces dessous des choses éclairées, au passage, des lueurs insaisissable où se dérobent les mystères.» (Clémenceau)
Monet passe des heures à contempler les nénuphars qu’il a planté dans le bassin. «J’ai mis du temps à comprendre mes nymphéas… Je les avais plantés pour le plaisir. Je les cultivais sans songer à les peindre… Un paysage ne vous imprègne pas en un jour… Et puis, tout d’un coup, j’ai eu la révélation des féeries de mon étang. J’ai pris ma palette. Depuis ce temps, je n’ai guère eu d’autre modèle.»

L’abandon et la renaissance
Au décès de Monet en 1926, son fils Michel hérite du domaine de Giverny. C’est sa belle-soeur, Blanche Hoschedé Monet, l’épouse de son frère Jean qui se charge de l’entretien des jardins avec l’aide de son chef jardinier. A son décès, la nature reprend ses droits. Le jardin de Giverny est à l’abandon. Le Clos Normand est envahi de ronces et de mauvaises herbes et le Jardin d’Eau est en piteux état.

Michel Monet lègue par testament la propriété de Giverny à l’Académie des Beaux-Arts qui fait appel à des mécènes pour restaurer le domaine. Les capitaux viendront en majorité des Etats-Unis à travers ‘The Versailles Foundation Inc. Claude Monet-Giverny’. Sous la direction de Gérard Van der Kemp et du chef jardinier Gilbert Vahé, les jardins sont restaurés à partir de 1977 avant d’être ouverts au public en 1980.

Jardins impressionnistes
S’inspirant de l’audace dont fit montre le maître des lieux, tant sur ses toiles que sur ses terres, l’équipe de jardiniers cultive l’innovation dans les jardins de Giverny. De nouvelles variétés de tulipes éclosent dans les jardins du peintre impressionniste. La tulipe ‘Françoise’, qui produit d’onctueuses fleurs ivoire subtilement flammées de jaune tendre, cotoye la ‘Colour Fusion’, aux pétales striés de violet et surlignés de blanc et jaune. La ‘Burgundy lace’, dentelle rouge vif, la ‘Crown of dynasty’ rose et blanc ou encore la ‘Finola’ rose tendre et blanc grossissent elles aussi la liste des nouveautés. De nouvelles pensées ont également rejoint les rangs tout comme les scilles du Pérou plantés pour la première fois dans les massifs bordant la maison du maître impressionniste…




Quel serait le sentiment de Claude Monet s’il découvrait aujourd’hui ses jardins? Certes, les allées du jardin ont été élargies, cimentées et bordées de briques afin d’accueillir le demi million de visiteurs qui vient chaque année du monde entier découvrir sa maison et ses jardins. Il verrait les jardiniers qui travaillent toute l’année pour mettre en valeur les jardins, en préserver et en renouveler le patrimoine végétal, tout en restant fidèle à la vision du grand peintre.

Respecter «l’esprit Monet» est la priorité de Jean-Marie Avisard qui a succédé en 2018 à Gilbert Vahé au poste de chef jardinier. «Grâce aux photos et témoignages, nous savons où telle chose était. Mais je pense que ce jardin de peintre ne doit pas être figé. Monet s’était, selon moi, fabriqué un jardin coup de coeur. Il avait envie d’une collection, d’une nouvelle plante? Il essayait! Je sûr qu’à notre époque, Monet irait vers des nouveautés…»

Fondation Claude Monet
Maison et Jardins Claude Monet-Giverny, ouverture de la maison et des jardins d’avril à novembre. Boutique librairie dans le Grand Atelier des Nymphéas. Rue Claude Monet 84, Giverny, France, A13, sortie Vernon, à une heure de Paris et de Rouen. https://fondation-monet.com/
Rendez-vous dans la rubrique Voyages, France, pour découvrir mon reportage sur la Maison de Monet à Giverny et la ville de Rouen, et dans la rubrique Jardins, Ouest de la France, pour découvrir mes reportages sur les Jardins d’Etretat, le Jardin des plantes de Nantes, le Jardin de William Christie, le Jardin de Castillon, le Jardin du Château de Miromesnil, les Jardins du Château de Canon, le Jardin du Château de Brécy et le Parc du Bois des Moutiers ou cliquez sur les liens.



c est magnifique,!!! je l ‘ai visité il y a pas mal d’années ,une vraie merveille!!!!
Et la maison aussi est très émouvante.
Quel merveilleux reportage !
Et vive le mécénat qui a permis à ce jardin de survivre à son créateur de génie ,ce qui n’est pas toujours le cas malheureusement.
Ma photo préférée est « Le Pont Japonisant » au Vert puissant avec ses entrelacs de végétaux en toute liberté …
C’est elle qui se grave le mieux dans ma mémoire quand je pense au reportage.
(Je devrais aller découvrir ou relire l’autre reportage sur les Jardins de Giverny)
Et quand le pont est couvert des fleurs en grappes des glycines, c’est aussi magnifique.