20 ans de journalisme,
la passion du voyage et des jardins.

Le jardinier est proche du paysan. De l’aube au crépuscule, il retourne la terre, sème, plante, récolte et subit avec docilité les caprices du temps et des saisons.

 

Le Bon Jardinier d’Olivier de Serres

Le premier ‘Bon Jardinier’ est plus connu comme agronome. Père de l’agriculture française, Olivier de Serres a publié au début du 17e siècle Le Théâtre d’agriculture et mesnage des champs’, le premier et le plus important de tous les ouvrages traitant de la manière de cultiver les jardins et les champs. Pour Olivier de Serres, le jardinier est l’orfèvre de la terre parce que celui-ci surpasse le laboureur, comme l’orfèvre le simple forgeron. Dans son jardin du Vivarais, le Seigneur du Pradel passe les meilleurs instants de sa vie. Il aime cet enclos car celui-ci représente pour lui l’idéal de ce qu’il aurait voulu réaliser en beaucoup plus grand pour le domaine et dans les champs.

Le bon jardinier
Le bon jardinier
Le bon jardinier
Le bon jardinier

Un jardin travaillé avec amour

Ce modeste jardin de quatre ou cinq ares bordé latéralement par un verger contient une parcelle à légumes, quelques fleurs dans le jardin bouquetier, des herbes médicinales et ‘d’exquises curiosités’. Pas trop grand, il permet de soigner la tâche. Labourages, bêchages et rebêchages sont toujours accomplis à la bonne profondeur. Les moindres mauvaises herbes sont enlevées par de multiples ratissages, binages et sarclages. Les amendements et fumures sont bien enfouis à la bêche, motte par motte. Travaillé avec tant d’amour, ce sol est vite devenu une belle terre grise, fine, souple et obéissante dans laquelle poussent avec orgueil des choux, des carottes, des salades et des oignons magnifiques!

Le bon jardinier

Le jardinier, un homme orchestre

Depuis la fin du Moyen Age jusqu’au milieu du siècle passé, la tâche du bon jardinier évolue peu. Les premiers ouvrages d’horticulture ne sont probablement lus que par des érudits. Les grands propriétaires terriens ne se souciaient guère à l’époque de valoriser leurs domaines et les paysans pauvres savaient rarement lire. Progressivement pourtant, chez les seigneurs et les riches bourgeois, se développe la passion des jardins. Le jardinier devient un homme orchestre qui suit de près la mode en matière de jardinage, du jardin formel au jardin pittoresque ou paysager. Il reflétait les goûts de son maître et les grandes tendances de l’époque dans l’art du jardin.

Le Bon jardinier

 

Le Bon Jardinier de Louis Liger

Le choix d’un bon jardinier se révèle être une affaire délicate. En 1704, dans ‘Le Jardinier fleuriste’, le sieur Louis Liger dresse un portrait assez sévère du jardinier. «C’est une chose un peu rare qu’un Jardinier habile de son Art. La plupart ont plus de routine que de science, plus d’entêtement que de raison, et plus de sotte présomption que d’esprit. Ils se persuadent tout savoir et ne savent bien souvent que très peu de choses. Ce n’est pas dire pour cela qu’ils n’y en ait peu qui entendent leur métier et qui, fondés sur une expérience de longue main, ne réussissent très bien dans le jardinage.»

Le bon jardinier

Expérimentés, robustes, fidèles

Liger insiste sur le fait qu’un bon jardinier doit avant tout être sobre, ne pas rechigner à la tâche. «Le jardinier doit être matineux, assidu à son travail, vigilant, avoir beaucoup de soin de ce qui regarde son ministère. Il doit savoir sarcler, c’est à dire d’ôter les méchantes herbes. Il faut qu’il soit robuste pour résister aux fatigues que donne la culture des fleurs durant toute l’année. Il doit visiter ses plantes et voir s’il n’y en a point qui périssent. Pour lors son emploi veut qu’il y remédie au plutôt s’il est possible.» En travailleur consciencieux, le jardinier prend soin de ses outils qu’il doit avoir en nombre suffisant. Patient, il doit satisfaire la curiosité des visiteurs du jardin sur ses fleurs tout en veillant à ce qu’aucun d’eux n’en cueille une à l’insu du maître.

Les traités de jardinage qui suivront reprendront ces qualités comme étant l’idéal à atteindre chez un jardinier. Ainsi, ‘La nouvelle Maison Rustique’ éditée à Paris en 1775 précise: «Je ne m’étendrai pas au sujet des jardiniers, parce que tout le monde comprend aisément qu’il faut les choisir, autant qu’on peut, expérimentés, robustes, d’un âge mur, industrieux, actifs, affectionnés à leur état et fidèles.»

Le bon jardinier
Le bon jardinier
Le bon jardinier
Le bon jardinier
Le bon jardinier
Le bon jardinier

Fleuriste, orangiste, maraîcher

«On doit s’informer quelle partie du jardinage ils entendent le mieux. Car il y en a des fleuristes, d’orangistes, de botanistes, de pépiniéristes, de potagistes ou maraîchers. Et si les uns cultivent les jardins fruitiers et potagers, les autres font des dessins et des compartiments. D’autres construisent des terrasses, boulingrins, parterres, pelouses, bosquets, labyrinthes. D’autres enfin des canaux, cascades, pièces d’eau et fontaines jaillissantes.»

Le bon jardinier

Maître jardinier dans les domaines

Dans les vastes propriétés, plusieurs jardiniers spécialisés s’occupent effectivement des différentes parties du domaine, ayant sous leurs ordres des aides jardiniers et des hommes de peine. En 1697, à Vaux-le-Vicomte, un maître jardinier est chargé du potager et l’autre du jardin d’agrément. Ce dernier dirige toutes les opérations relatives à de nouveaux défrichements et aux modifications du tracé des allées. Mais il ne décide aucunement de son propre chef de la coupe d’un arbre sans en référer au maître.

Le Bon jardinier

Parterres de fleurs

Il est par contre de sa responsabilité de choisir les plantes qui formeront le mieux le parterre, ce qui fait partie de son savoir. Le contrat du jardinier précise que «les parterres de broderies et parterres de fleurs seront ratissés à la main, roulés et tenus nets de toutes sortes d’herbes en propres. En tous temps et saisons, le jardinier plantera, lèvera et entretiendra les fleurs qui y sont en bonne et due saison, même les regarnira de toutes sortes d’autres fleurs.»

Vincent Van Gogh Les premiers pas

Vincent Van Gogh, Les premiers pas, 1890

Jardinier de château, de père en fils

Marcel Gaucher, jardinier des Rothschild, est un des derniers témoins du métier de jardinier de château. Dans ses mémoires ‘Les jardins de la fortune’, il retrace le portrait de ces hommes attachés à la terre et au service de leurs maîtres. «Ces jardiniers avaient une conscience professionnelle à toute épreuve et ce sens des choses de la terre et de la vie végétale qui ne s’acquiert que grâce à l’observation. Jusqu’au dernier jour de leur vie, ils enrichissaient leurs connaissances». Dans les grandes propriétés, le jeune jardinier commence par travailler sous l’égide d’un ancien pendant des années. La charge du jardinier se transmet souvent de père en fils, constituant ainsi de véritables dynasties.

Paul Cézanne Pot de géranium

Cézanne, Pot de géranium, 1885

Des équipes spécialisées

S’il se montre compétent et s’il a de la chance, le jeune jardinier complète sa formation dans une école spécialisée qui enseigne les techniques de culture en pleine terre et dans les serres, l’art de la taille, la commande des semences, etc…. «Les jardiniers étaient répartis en équipes spécialisées sous les ordres d’un contremaître. Entretien du parc, roseraie, parterres à la française, jardin potager, cultures fruitières de serres et de plein air, serres de culture florales pour les plantations, serre d’exposition des collections de plantes exotiques et enfin l’équipe du décorateur du château.»

Le bon jardinier

Le rempotage des plantes

Pour donner un exemple des préparations minutieuses apportées à chaque tâche, Gaucher décrit ainsi le rempotage des plantes de serres. «Un apprenti lavait les pots, un autre cassait au marteau des tessons qu’il disposait au fond du pot sur le trou de drainage, un troisième garnissait le fond de criblures grossières. Les jardiniers qualifiés procédaient alors au rempotage avec un compost étudié en fonction des besoins nutritifs des plantes concernées.»

Le Bon Jardinier

Du ‘fleuriste’ au ‘français’

Entre les années 1920 et 1930, soixante jardiniers travaillaient en permanence chez les Rothschild à l’entretien du parc de Boulogne. La décoration florale du jardin français est une entreprise gigantesque. «Dès les premiers jours de mai, jamais avant pour ne pas s’exposer aux gelées tardives, la plantation démarrait. Il s’agissait de transporter du ‘fleuriste’ au ‘français’, les dizaines de milliers de plantes élevées en pots. On avait passé les semaines précédentes à fumer et à bêcher les plates-bandes, à faire la toilette des bordures de buis, à tracer les rangs de plantation au cordeau et à marquer l’emplacement de chaque plante sur la terre.»

Le bon jardinier

Jardinier à tout faire

«Les conditions de travail étaient dures, très dures même, mais tous les jardiniers étaient logés à la même enseigne. Ils dormaient dans une soupente, au-dessus du rempotoir, sans chauffage. Lorsqu’ils se levaient le matin en hiver, leurs couvertures restaient collées au mur par le gel.» Lorsque le parc est de taille plus modeste, le jardinier se retrouve seul pour assumer les travaux du jardin. C’est un homme à tout faire engagé en qualité de serviteur domestique et jardinier. Logeant sur place, généralement dans une maison à l’entrée de la propriété ou proche du potager, il fait office de concierge du domaine.

Le bon jardinier

Emile Claus, Le vieux jardinier, 1885

Le portrait modèle de ce bon jardinier à tout faire est dressé au 19e siècle dans un manuel à l’usage des maîtresses de maison. «Il sera aussi bien domestique que jardinier. Vous lui apprendrez le service de la table, afin qu’il puisse aider la fille de chambre les jours où vous aurez du monde. Il pansera le cheval, ira chercher les provisions à la ville. Il doit encore être adroit et intelligent, apprendre à manier un peu le rabot et la cognée. Et se prêter à tout ce qui peut le rendre utile.»

Le bon jardinier

 

En échange des frais et du logement, la femme du jardinier seconde souvent la cuisinière pour préparer les légumes ou elle remplace une servante pour les travaux ménagers. Le jardinier apporte chaque jour dans de grands paniers d’osier les produits du potager pour la cuisine ainsi que les fleurs fraîches pour décorer la maison. Le jardinier partage avec son maître les produits du verger et du potager. Il lui réserve cependant la consommation exclusive des produits les plus raffinés, tels que les melons, artichauts, fraises, asperges, concombres, cardons et choux-fleurs.

Le bon jardinier

Cézanne, le Jardinier Vallier, 1906

En tous temps et saisons

Dans son ouvrage ‘Madame est servie’, Diane De Keyzer évoque la vie des domestiques au service de la noblesse et de la bourgeoisie et entre autres celle des jardiniers des châteaux de Louvignies et de Sterrebeek. L’hiver est une période plus calme que l’été, car les patrons séjournent souvent dans leur hôtel particulier en ville. Le jardinier et sa famille sont alors les seuls habitants du domaine. Cette période de repos de la nature est mise à profit pour scier du bois, tailler les arbres et les arbustes. Il faut aussi repeindre les fenêtres des serres, réparer les outils, laver les pots et les jardinières et surtout choisir et commander les semences. Avec le retour des habitants, la vie au jardin reprend à la belle saison. Du mois de mars à septembre, on ne fait que semer, planter, récolter, verser, fumer et soigner le jardin de l’aube au crépuscule.

Le bon jardinier

Sir William Rothenstein, The Gardener, 1930

Des outils faits main

Jusqu’au milieu du siècle passé, la plupart des outils en bois sont fabriqués par le jardinier lui-même, tandis que le forgeron lui taille les lames de son outillage. Transmis de père en fils, cet outillage est resté longtemps archaïque, d’une extrême lourdeur. La bêche est le plus important des outils du jardinier, car c’est le prolongement de sa main. Dans le livre ‘Les objets de nos campagnes’ de Jean-Noël Mouret, on retrouve cette superbe description du travail de la terre. « Du poids de la pelle qu’on lance, on trace le côté de la motte à couper, puis on enfonce la lame en pesant du sabot sur son bord supérieur et en jouant un peu sur le manche. On soulève, on retourne. Deux coups fendent la motte, un troisième du dos de la lame l’égalise. Deux sons clairs, un son mat. Et déjà l’outil retombe pour tracer la pelletée suivante… Pour que la terre n’y colle pas, une bonne pelle doit être entretenue. Il faut éviter qu’elle ne rouille. On la gratte au couteau et on la graisse avant l’hiver. »

Winslow Homer, In the garden

Winslow Homer, In the garden, 1874

Parfaitement adaptée à sa morphologie et à sa force, le jardinier ne prête jamais sa bêche et ne s’en sépare que la mort dans l’âme. «Le jardinier tient à sa bêche comme le soldat à son fusil, nous rapporte l’encyclopédie de la Maison Rustique. Une bonne bêche, dont le fer est bien corroyé d’acier, sans être trempé trop sec, peut durer nombre d’années. Le jardinier réforme à regret une vieille bêche à laquelle il est accoutumé.»

Valérie Pirlot Teddy's stroll in the garden

Valérie Pirlot, Teddy’s stroll in the garden, 2015

Le sourire d’une reine

Après quarante années au service du château de Sterrebeek, le jardinier en chef reçut une plaque gravée, posée sur le mur du jardin, contre le portail d’entrée du parc. On peut y lire: «Du 2.1.1950 au 1.8.1989, Frans Hernalsteen s’est consacré à l’entretien et à l’embellissement de ce parc comme jardinier et chef jardinier.» Visitant un jour le château, la princesse Paola qui devint plus tard reine des Belges lui fit beaucoup de compliments sur les fleurs qui ornaient le parc. Une plaque commémorative et le sourire d’une reine, que pourrait-on souhaiter de mieux pour rendre honneur à un vieux jardinier…

Sources bibliographiques

  • «Le jardinier fleuriste», Louis Liger, 1776
  • «La Nouvelle Maison Rustique» Economie Générale de tous les biens de campagne, T.2, Paris 1775
  • «Manuel de l’amateur des jardins», Joseph Decaisne et Charles Naudin, Paris 1862-71
  • «La Vie d’Olivier de Serres», Ferand Lequenne, éd. René Julliard, 1942
  • «Les Jardins de la Fortune», Marcel Gaucher, Jardinier des Rothschild, éd. Hermé 1985
  • «Les objets de nos campagnes», J.N. Mouret, Hatier 1995
  • «Outils de jardin», Guillaume Pellerin, Abbeville Press France, 1996
  • «Madame est servie», Diane De Keyzer, éd. La Longue Vue 1997
  • « Anthologie des Bons Jardiniers. Traités de jardinage français du XVIe siècle au début du XIXe siècle », La Maison Rustique Flammarion, 2003

Ce reportage a été publié en 1998 dans la revue Les Jardins d’Eden. Vingt ans déjà de collaboration avec cette magnifique revue de jardins qui s’appelle aujourd’hui Eden et qui est diffusée en Belgique, aux Pays-Bas et en France. www.edenmagazine.be

Pour découvrir des extraits du livre ‘Les Jardins de la Fortune’ de Marcel Gaucher, une collection d’outils agricoles anciens et la vie d’un village au début du siècle passé et les outils du jardinier, rendez-vous dans la rubrique Découvertes, Portraits et mon reportage sur le domaine de Waddesdon Manor, propriété des Rothschild dans la rubrique Jardins, Angleterre du Sud ou cliquez sur les liens.

 

 

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