20 ans de journalisme,
la passion du voyage et des jardins.

Charrues, arrosoirs, faux, binettes, fourches, serpes… cette collection d’outils agricoles anciens raconte l’histoire de la vie dans un village du Brabant wallon.

Une longue maison blanche

Malèves-Sainte-Marie-Wastines est un chapelet de petites villages de la Hesbaye brabançonne. Une longue maison blanche borde la Cure, à quelques mètres de l’église de Malèves. Le linteau de l’entrée en pierre de Gobertange porte l’inscription ‘1796’. C’est l’ancienne ferme du père Baudine. Le corps d’habitation se prolongeait par une écurie, une laiterie, un trou à bois ou à charbon, un poulailler, une étable à veaux et trois porcheries. Jusqu’à son décès en 1973, le père Baudine conserva des chevaux de trait. Ils furent les derniers du village. Avant de vendre la ferme, ses héritiers firent un grand feu dans la cour et y brûlèrent tout le matériel agricole qui s’y trouvait. A la grande tristesse de mon père…

outils agricoles anciens

Des outils dans la grange

La demeure est dominée par une grange monumentale. Lorsque mes parents arrivent à Malèves, l’intérieur de la grange est rempli de paille jusqu’aux poutres du toit. Vidée et nettoyée, la grange est couverte d’un nouveau toit et un étage en double la surface. L’endroit est idéal pour abriter leur collection d’outils agricoles anciens glanés au fil des brocantes et dans les fermes de Wallonie. Des chariots, arrosoirs, tarares, faux, marteaux, des outils de menuisier, de forgeron, de cordonnier… plus de 2000 objets ont été mis en scène pendant plus de vingt ans avec amour et imagination.

outils agricoles anciens
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La vie à la campagne

Pour vous décrire cette collection qui évoquait la vie à la campagne au siècle passé, je me suis plongée dans le livre écrit par mon père, Georges-Patrick Speeckaert, «Malèves, village du Brabant et de la Hesbaye». Un chapitre reprend des extraits du recueil «A l’écoute de mes souvenirs» d’un habitant du village, Ernest Campinaire. Ses parents occupaient la conciergerie du château de Malèves au début de leur mariage, en 1898. Ernest Campinaire est né en 1915, la même année que mon père. Il n’y avait pas d’électricité à Malèves. On s’éclairait à la lampe à pétrole appelée ‘quinquet’ ou à la bougie.

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Le cœur du foyer

La cuisine était le seul endroit chauffé de la maison. Le poêle y tenait donc une grande place. En wallon, on l’appelait ‘le stuve’. L’élément principal était un gros pot en fonte reposant sur un soubassement carré. Le dessus était relié à la cheminée par une longue buse rectangulaire en tôle qui assurait le tirage et apportait un complément de chaleur. Dans le pot, une grille retenait le charbon tout en permettant le passage des cendres qui tombaient dans un tiroir placé dans le soubassement. Sous la buse, il y avait aussi un coffre où l’on plaçait les fers à repasser qui étaient toujours ainsi préchauffés. On trouvait aussi dans le coffre des briques réfractaires qu’une heure avant d’aller coucher on emmaillottait dans un linge. On les plaçait alors dans le lit, ce qui procurait une sensation douillette lorsqu’on se couchait.

Outils agricoles anciens
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Une pompe à eau pour se laver

Dans la laverie, il y avait deux pompes, une pour l’eau de pluie, l’autre pour l’eau potable qui était tirée d’un puits, car le robinet était inconnu. Nous nous estimions heureux. Dans beaucoup de maison on ne disposait pas de pompe et parfois même pas de puits. Dans ce cas, il fallait prendre l’eau à la pompe communale, près de l’église. Dans la laverie, il y avait un grand bac en pierre qu’on appellerait maintenant un évier. Il permettait d’évacuer les eaux usées dans un puits perdu se trouvant dans la cour, et cela évitait de sortir.

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Les jours de lessive

Pour laver le linge, on amenait dans la laverie la machine à laver. N’allez pas croire qu’il s’agissait d’une machine telle que vous la connaissez. C’était un tonneau coupé aux deux tiers, dans lequel battait un trépied en bois actionné à la main par deux personnes. Avant cela, le linge avait bouilli dans un grand chaudron. Après le rinçage, on le passait au bleu, c’est à dire qu’on délayait dans l’eau un produit bleu qui donnait plus de blancheur au linge. C’était vrai et non pas une publicité. Une fois tordu à la main, car il n’y avait pas d’essoreuse, le linge était étendu, au grenier en hiver, parfois dans la cuisine, et dehors en été.

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Les ‘commodités’

Dans la cour, près de la remise et des cages à lapins se trouvaient les W.C. que l’on appelait aussi les commodités. Aucune maison ne possédait de WC intérieur. Chez nous, c’était un petit édifice construit sur une citerne, elle-même surmontée d’un coffre en bois. La planche du dessus était percée d’un trou fermé par un couvercle. Pour donner une certaine clarté dans ce cabinet, la porte s’ornait, dans la partie supérieure, d’un trou en forme de coeur. Périodiquement, on vidangeait la citerne, dont le contenu était épandu sur le jardin. C’était un excellent fertilisant.

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Le jardin nourricier

Du bon rendement du jardin dépendait le bien-être de la famille. Il n’y avait pas d’autres ressources en légumes que le jardin. Les marchands de primeurs n’existaient pas. Je me souviens encore des soupes aux légumes confectionnées par ma grand-mère. Elles étaient délicieuses, parfumées de cerfeuil et épaissies de vermicelles. En septembre, on faisait la récolte des pommes de terre. La provision devait durer jusqu’à fin juin, époque à laquelle on commençait à retirer les nouveaux plants.

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En hiver, on consommait des légumes secs et d’autres, tels carottes, navets que l’on protégeait du gel en les entreposant dans la cave ou en les mettant en silos. D’autres légumes supportaient mieux le froid et on les laissait en pleine terre, poireaux, salade de blé… On avait également constitué une réserve d’oignons et d’échalotes. La grande richesse, c’était le saloir. Il était constitué d’un baquet en bois où étaient placés des morceaux de porc recouverts de sel. Aux solives de la charpente pendaient un ou deux jambons enveloppés dans une étamine. On en prélevait des tranches au fur et à mesure des besoins. Le porc était ainsi conservé plusieurs mois.

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La laiterie

Il y avait chaque jour la traite des vaches. Le lait était passé à l’écrémeuse. Le petit-lait était donné aux veaux tandis que la crème onctueuse était versée dans un pot en grès. Au bout d’une semaine, les pots de crème conservés dans la fraîcheur de la cave étaient remontés et versés dans la baratte, gros tonneau de bois monté sur un trépied. Le barattage pouvait commencer. Saisissant la manivelle, on faisait tourner le lourd tonneau. On retirait du tonneau le beurre. Le liquide qui restait dans la baratte s’appelait du lait battu. Il était utilisé pour faire de la soupe ou bien était bu bien frais. Un régal un peu suret quand même.

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La colombophilie, la pêche et les ruches

La colombophilie attirait beaucoup de personnes et certaines étaient de véritables fanatiques. En fin de semaine, on les voyait passer à vélo, un panier contenant un ou plusieurs pigeons sur le porte-bagages, pédalant ferme pour se rendre à la gare de Perwez. Là, les paniers étaient enregistrés et expédiés dans diverses directions, même en France jusqu’à Orléans ou Bordeaux. Le dimanche matin, les pigeons étaient lâchés et prenaient d’instinct la direction du colombier. Toute la matinée, le colombophile enragé attendait, assis sur le pas de la porte, scrutant le ciel. Mais quelle joie lorsque dans le ciel, le ‘maïté’ (pigeon de diverses teintes) était en vue!  D’autres s’adonnaient le dimanche à la pèche ou exploitaient des ruches pour récolter le miel.

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La fenaison

Le cultivateur faisait la fenaison à la main à la faux. Il l’aiguisait à de fréquentes reprises avec la pierre portée à la ceinture, dans un coffin de corne, de bois ou de fer. De temps à autre, il s’arrêtait et s’asseyait pour battre avec un marteau la lame de sa faux posée sur une enclumette enfoncée à moitié dans le sol. Puis c’était le travail du râteau et de la fourche, et la mise en meule. Par après, ce fut la faucheuse et le râteau mécanique à traction-chevaline.

 

Outils agricoles anciens
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Le temps des moissons

Les petits champs étaient parfois encore moissonnés avec une grande faucille ou une faux à manche court et son crochet ou piquet. Des moissonneuses-lieuses tirées par trois chevaux venaient ensuite. Les gerbes étaient dressées en dizeaux (dix gerbes) et puis en meules, dans la grande paix des champs. Des femmes et des enfants étaient autorisés à glaner ce qui avait échappé lors de la mise en bottes. Pour les foyers plus démunis ou sans terre de culture, le glanage des épis donnait gratuitement une provision de blé et de farine.

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Le battage des céréales

Dans la cour des petites fermes, le battage au fléau se faisait en famille ou avec l’aide de voisins. C’était un travail pénible et dangereux. Le fléau était constitué d’un manche, poli par l’usage, solidement attelé par un lien de cuir souple à une longue tige cylindrique qui frappait des épis disposés sur la terre battue. Le fléau tournait deux ou trois fois au-dessus de la tête du cultivateur et s’abattait sur la gerbe d’où éclataient une pluie de grains. Généralement deux hommes se faisaient face. Il n’y avait ainsi aucun temps mort. Le grain récolté était passé au tarare muni d’une manivelle mettant en mouvement un crible et un ventilateur qui séparaient le grain de son enveloppe (la balle) et évacuaient la poussière.

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La récolte des betteraves

Dans la campagne de Malèves, la principale activité était l’agriculture, avec une dominante pour la culture du froment et de la betterave. Tous les travaux se faisaient manuellement. Isolés dans les champs et progressant très lentement, quelques hommes ou femmes, nettoyaient et démariaient les betteraves avec la houe ou la rasette. Il s’agissait d’enlever les plants en excédent pour n’en laisser qu’un seul. Un travail pénible que l’on faisait courbé ou à genoux, des heures durant. La récolte se faisait avec la fourche courte à deux dents rapprochées et la pellette à manche court, parfois jusqu’aux premières gelées. Une fois la racine arrachée, on séparait à l’aide d’une lourde serpe les feuilles des racines puis on jetait la betterave dans un chariot.

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Des attelages de vaches

A part deux grosses exploitations agricoles, celle du château et celle de Laduron et la petite ferme du père Baudine qui utilisaient des chevaux, toutes les petites fermes cultivaient avec des attelages de bœufs puis de vaches. Les habitants de Malèves se souviennent avoir connu les attelages de vaches ferrées conduisant des chariots étroits de betteraves du village à la râperie de Perwez. Les vaches obéissaient à la voix. Elles tiraient des charrues à un soc réversible (double brabant), herse, extirpateur, rouleau, semoir et faucheuse-lieuse.

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Les chevaux de trait

Le labourage se faisait à deux ou trois chevaux tirant une charrue maintenue dans le sillon par le cultivateur. Il y avait aussi de grands chariots en bois, chargés de foin ou de gerbes, tirés par de gros chevaux. La ferme de Limette, dans le village voisin de Thorembais-St-Trond, possédait jusqu’à 100 chevaux dont une trentaine de juments, une trentaine de poulains et pouliches de 3 et 4 ans, le reste d’étalons. Ils participaient au concours d’élevage de gros chevaux de traits.

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Dans les écuries de la ferme du château de Malèves, il y avait six gros chevaux brabançons aux muscles puissants et au poitrail impressionnant. Leur pelage était lustré comme nos chaussures des dimanches. Au dessus de chaque stalle, une plaque indiquait leur nom, leur date de naissance et leur origine. Il y avait aussi un tracteur et une locomobile pour battre la moisson. Les attelages tiraient des machines destinées aux travaux après la moisson, herser, déchaumer, ameublir, rouler…

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Des murs blanchis à la chaux

Dans l’intervalle des gros travaux aux champs, les cultivateurs ne restaient pas les bras croisés. Ils blanchissaient les murs extérieurs, goudronnaient les soubassements, badigeonnaient à la chaux l’intérieur des écuries et des étables, tout en respectant les nids d’hirondelles, porte-bonheur. Ils nettoyaient réparaient les harnais, il graissaient les lourds chariots et les machines agricoles et faisaient la chasse impitoyable aux animaux nuisibles.

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Le forgeron, le charron, le cordonnier…

Bien d’autres professions étaient exercées dans le village. Le forgeron et le maréchal-ferrant réparaient les socs de charrue et des fers à chevaux. De village en village, le rémouleur poussait son atelier ambulant tiré par un énorme chien. Il y avait le menuisier, le charron, le cordonnier, la chaisière et la couturière. A partir d’une bûche en hêtre ou en orme, le sabotier confectionnait de solides sabots bien plus confortables qu’on ne pourrait le croire et qui protégeaient efficacement de la boue, de la pluie, de la neige et aussi des risques d’écrasement du pied.

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Georges-Patrick Speeckaert, juriste, historien et poète

Mon père a eu la chance de s’éteindre paisiblement dans sa belle maison à Malèves, en 1997. Cette collection d’outils a été une grande joie pour lui qui aimait la campagne. Georges-Patrick Speeckaert a consacré sa carrière de juriste aux organisations internationales. Dans les années 60, il parcouru le vaste monde, New-York, Moscou, Tokyo, New-Delhi, Zagreb, Rabat, Rome, Vienne, Salzbourg, Barcelone, Ottawa. C’était un intellectuel mais il cultivait le goût des choses simples avec humanisme et poésie.

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Il était issu d’une famille nombreuse. Son père, austère et autoritaire, lui avait appris à obéir. Sa mère, tendre et cultivée, lui a transmis le goût de l’histoire, de la littérature et de la lecture. Il a fait la guerre 40 suivi de quatorze mois de captivité à la frontière austro-hongroise puis deux ans de Résistance armée dans l’Escadron Brumagne de l’Armée secrète.

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Il a écrit plusieurs monographies dont une sur son village. Lorsque nous avons dû nous séparer de la maison à Malèves, il a fallu vider la grange et trouver une nouvelle destination à la collection d’outils. J’ai contacté des musées et des associations mais l’ampleur de la collection faisait peur aux amateurs. Les outils de la grange ont enfin trouvé ‘a new home’ à la Ferme de Mont-Saint-Jean, une splendide ferme en carré située près du Lion de Waterloo.

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Georges Patrick Speeckaert
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A lire:

  • «Malèves, Village du Brabant et de la Hesbaye», Georges-Patrick Speeckaert, A.R.C, 1994.
  • «A l’écoute de mes souvenirs», Ernest Campinaire, Recueil, 1983.
  • « Malèves Sainte-Marie Wastine se raconte,. 1900-2000 », Gérard Horion et Gilbert Pierard, 2003
  • « Livres scolaires d’autrefois, de 1840 à 1940 », Georges-Patrick Speeckaert, De Boeck, 1996

Crédit photos:  Damien Lamarche, Agnès Pirlot, Vincent d’Hoop

La maison blanche à Malèves était entourée d’un magnifique jardin bichonné par ma maman. Vous retrouverez son Cahier de jardin ainsi qu’un reportage sur les outils du jardinier et sur l’histoire du ‘Bon Jardinier’, dans la rubrique Découvertes, Portrait, ou cliquez sur les liens.

 

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