20 ans de journalisme,
la passion du voyage et des jardins.

René Henoumont m’a ouvert le portillon de son jardin. L’écrivain à la plume verte m’a conté la vie à la campagne et les roses qu’il bouture.

 

Le voleur de roses

«Je suis un voleur de roses» me confesse René Henoumont en me faisant les honneurs de son jardin. «Lorsque je me promène, j’ai toujours un petit sécateur en poche. Si je découvre une belle rose le long du chemin ou dans un jardin qui me semble abandonné, j’en rapporte une bouture que je repique dans du terreau. Chaque fois que je vois un jardin à l’abandon, je m’autorise à couper un bout de rosier pour faire pousser une bouture.»

René Henoumont

Une enfance ardennaise

René Henoumont est un des écrivains les plus populaires de Belgique. «Je suis né en 1922 près de Liège par hasard, dans un patelin très rural, moitié charbon, moitié jardin, typique des régions charbonneuses de Wallonie, avec un côté vert, un côté noir. Mais dans ma famille, ils étaient tous ardennais, venus du côté de Liège à la fin du siècle dernier pour vivre mieux. On retournait en Ardennes chaque été pour les grandes vacances. Il y avait toujours un jardin et des plantes.»

 

René Henoumont roses

Les doigts verts

«Dans ma famille, il y eut autant de jardiniers que d’oncles et de tantes, de cousins et de cousines. Un de mes oncles, jardinier de son métier, s’appelait Iris. Je comptais en plus une tante dahlia, une autre fraise et framboise, un oncle pomme. Cependant, c’est le cousin Alfred, futur professeur de botanique à l’université de Liège, qui m’initia à la botanique, et en latin encore bien, rosa, rosae, rosarum. Je lui dois tout mon intérêt pour la nature.»

 

René Henoumont

La vallée des Cinq Ponts

Steenkerque est en Hainaut tendre, encore un peu brabançon. Un pays d’entre deux oublié de tous. Venant de Rebecq, on arrive au village par la vallée des Cinq Ponts, en passant par trois remarquables moulins. «Il n’y a là que des pentes moelleuses et des prairies entre les saules têtards hérissés comme des peignes. Cà et là, un bosquet d’aulnes à la rondeur d’éponge, un rideau de peupliers.»

 

René Henoumont

La maison sous le frêne

Ombragée par un vieux frêne, la maison basse est deux fois centenaire. C’est ici que René Henoumont s’est installé, d’abord en seconde résidence, puis à temps plein depuis qu’il est à la retraite. «La maison est à ce point modeste qu’elle est invisible dans ce paysage qui lui ressemble. Une façade de schiste bleu posé à plat lié par un mortier de sable, de chaux et de farine de seigle avec ça et là un moellon rouge et des encadrements de briques longues et bosselées d’un rose vif cuit.»

 

René Henoumont

Un terre de caillasse

Entouré de prairies, le jardin descend en pente douce vers la Senne qui vagabonde au creux de la vallée. Situé à cent mètres d’une ancienne carrière, le terrain est une pauvre terre, de la pure caillasse. Cinquante ares entourés de charmes, d’aubépines et d’érables champêtres. «Ce sont les dernières haies du village, hormis deux ou trois enclos en friche où des vieux prennent le soleil en attendant l’heure dernière, tandis qu’un voisin de mèche avec quelque notaire lorgne leur maison. Ainsi va la vie à Steenkerque.»

 

René Henoumont

Un jardin champêtre

Le jardin offre un dessin assez fantaisiste souligné de buis. Le schiste affleure sur la partie supérieure du jardin, ne laissant que peu de terre dans laquelle s’arriment vaillamment les iris, les marguerites et les roses trémières. Au départ, quatre grands cyprès s’inscrivaient dans une pelouse ronde. Trop grands, ils ont été coupés et remplacés par des arches de roses soutenues par des arceaux en saule et en coudrier. «Le problème avec le saule, c’est qu’il est tellement volontaire que si vous enfoncez un pieu, il risque de reformer un jeune arbre.»

 

René Henoumont

Des rosiers exubérants

Un énorme rosier ‘Queen Elisabeth’ de trois mètres de haut pousse au pied du grand frêne. «C’est un hérétique car on n’a pas idée d’avoir un rosier si vigoureux en dessous d’un arbre. Il a dû trouver une poche pleine de terre. Les rosiers ont été recepés au ras du sol il y a quelques années. Puis ils sont repartis avec une vigueur extraordinaire. Ces rosiers à longue queue ne sont que légèrement taillés, à cinq yeux, afin de les laisser monter comme des arbustes.»

 

René Henoumont

Un potager fleuri

La partie basse du jardin est une bonne terre de potager, un peu acide, où prolifèrent les digitales et les épilobes. Au printemps sont semés les lavatères, les cosmos et les pieds d’alouette. «La terre y coule sur le fer de la bêche, se donnant comme une amoureuse.» Un rang de groseilliers, des bordures de lavande, quelques pieds de céleris, une ligne d’échalotes, des pommes de terre, des salades et des choux. Et partout, des rosiers exubérants ramenés au hasard des rencontres et des promenades.

 

René Henoumont

La multiplication des plantes

Mettre au monde une nouvelle plante, c’est la manie des amateurs de plantes. «Un de mes amis m’a dit un jour, j’ai l’impression que tu pourrais mettre un manche de brosse dans un peu de terreau et que l’on y verrait pousser des feuilles quinze jours après! Les rosiers grimpants ou lianes comme ‘Dentelle de Malines’ sont les rosiers les plus faciles à bouturer. ‘Queen Elisabeth’ se bouture aussi comme une mauvaise herbe.»

 

René Henoumont

Boutures de rosiers

«Il faut prendre un rameau bien ferme de la taille d’un crayon, à la fin de la floraison. On coupe la tige en biseau sur laquelle on ne garde que deux feuilles, pour que la bouture reprenne plus facilement, sans s’épuiser. Dans un mélange de terreau amélioré de poudre d’hormones, on enfonce la bouture en faisant un petit trou. Il ne faut surtout pas trop arroser. Le terreau doit rester à peine humide. Une cloche ou un saladier renversé favorise durant les premières semaines la pousse des jeunes racines. Une bouture réalisée en juin donne déjà l’année suivante quelques fleurs.»

 

René Henoumont

Une collection de roses

Les buissons de Louis Lens entrelacent les rosiers ‘Romantica’ de Meilland. La rose turbinée ‘Eden Rose’ appelée aussi ‘Pierre de Ronsard’ est une des favorites, avec ‘Bouquet Parfait’, Clair Matin’, ‘Frisson Frais’ et ‘Pleine de Grâce’. Plus loin, un magnifique ‘Papa Meilland’ voisine avec ‘American Pilar’, lumineux avec son coeur doré. Un des plus odorant est le rosier de Damas sans oublier le vieux rosier ‘Charlemagne’ et le Centifolia muscosa, légèrement remontant.

 

 

René Henoumont

Les années buis

Dans le jardin de notre poète, le temps s’écoule désormais en années buis. «Les dernières boutures ne sont encore que des touffes verdelettes alors que les plus anciens cordons cernent la roseraie et referment les chemins. Rien n’est plus simple que de multiplier le buis. Il suffit d’un peu de patience. Lorsque vous tondez votre arbuste à la fin juillet, conservez les petites touffes bien aoûtées, c’est à dire ligneuses. Couchez-les sur un lit de terreau à l’ombre et attendez la Sainte-Catherine ou le printemps suivant pour les repiquer à votre guise. A coup sûr, ces racines s’enracineront et feront de nouvelles pousses.»

 

René Henoumont

Une lutte inégale

A la campagne, on n’a jamais fini. Les jours sont trop courts et il y a toujours à faire. «La lutte est inégale. Je lutte en vain, tentant de rattraper à la course l’herbe qui monte, la haie qui croît, l’ortie qui flagelle. Le sécateur alourdissant ma poche, je tonds, je cisaille, je pulvérise, je fauche, je serpette…» Avant les pluies de Pâques, les rosiers reçoivent de bonne bouse de vache séchée prélevée dans la prairie voisine où les bovins sont en pâture. Répandu au pied des arbustes, cet engrais naturel et puissant se dilue avec les arrosages et pénètre progressivement dans le sol.

 

René Henoumont

La bombe à pucerons

Pour lutter contre les pucerons et autres insectes suceurs et broyeurs qui guettent dans l’ombre, le purin d’ortie fait merveille. «La recette est toute simple. Prenez un seau à couvercle. Emplissez-le d’orties non montées en graines et puis d’eau à ras bord. Déposez sur les orties une grosse pierre. Après une douzaine de jours, elle sera au fond de votre jus noir et pustuleux. Il faudra le filtrer dans un linge et l’appliquer soit en arrosage soit en pulvérisation selon une solution de vingt pour cent. Ce jus, c’est la bombe à souffle du puceron!»

 

René Henoumont

Le tas de compost

Derrière le puits s’amoncellent les déchets du jardin et de la cuisine. « Il y a vingt ans que s’entasse tout ce qui traîne au sol, feuilles mortes, tontes de haies, pelures de pommes, queues de poireaux, herbe de sentiers, vieux gazon, tout ce qui fait farine au moulin. La bêche tranche dans la hauteur découvrant des stratifications où subsistent une racine ligneuse, des bulbilles égarés, un fragment de pot, un rhizome de dahlia. Une couche plus sombre, c’est la boue du puits, l’année où elle fut curée. Odeur de fontaine et de grès, de subtiles pourriture. »

 

René Henoumont

Chanel, la chienne qui rêve

L’homme à la pipe me parle de ses animaux. En plus du triton dans la cave, de la salamandre dans le puits, du hérisson sous une vieille brouette retournée dans la sapinière au bas du jardin, de l’orvet abrité sous la pierre, du crapaud caché parmi les débris de pot, il y a la pie, le corbeau, la mésange nonnette et Vieux Cadet, le doyen des lièvres de Wallonie. Chanel est une chienne adorable qui rêve, va et vient, petit nuage blanc qu’ébouriffe le vent. «C’est un coton de Tuléar, un animal étonnant et très malin. Il est originaire de Madagascar, un bichon croisé avec des chiens sauvages. On dit que ces chiens sont plus malins que les crocodiles.»

 

René Henoumont

Le chat au fond du puits

Le vieux puits est protégé par des planches pour éviter les accidents. «Au printemps dernier, un des neufs chats est tombé dans le puits. Je l’ai sauvé en descendant au fond du puits. Il s’était accroché à une planche et gueulait comme un âne. J’ai placé une échelle. Il a été traumatisé pendant deux jours. On l’a passé au sèche-cheveux. Le vétérinaire lui a donné un anti-stress. Il s’est remis de son aventure mais il ne s’approche plus jamais du puits. »

 

René Henoumont

Vais-je écrire ou jardiner?

«Vais-je écrire ou jardiner? Il me faudra fumer trois pipes avant de trancher…» Le jardin de René Henoumont est sa dernière passion. Au soir de journées plénières et jardinières, le grand fauteuil sous le frêne lui tend les bras. Qui a planté ce bel arbre? Le vent porteur de graines ou un poète en sabots aimant l’ombre. La maison, les roses, les yeux des chats, les bonheurs sont à portée de main. René Henoumont les retrouve intacts, chaque matin, en savourant cette paix, cette sérénité de la vallée où coulent la rivière et les saisons.

 

 

 

Petite biographie de René Henoumont

Conteur, romancier, chroniqueur, écrivain, René Henoumont est né en 1922 près de Liège et décédé en 2009 à Steenkerque. Journaliste, il s’est fait connaître par la publication dans le ‘Pourquoi Pas’ de ses souvenirs d’enfance, en Ardennes et à Liège. Il a publié aux éditions Racine de nombreux ouvrages : «La Maison dans le Frêne», «Un oiseau pour le chat», «L’Ardenne aux loups» ainsi que «Un jardin à la campagne» et «Allons voir si la rose»  issus de ses plus belles chroniques au Soir Illustré. Ces livres content le lent ruissellement des saisons, le printemps qui va vite, l’été qui file, l’automne qui se défeuille, l’hiver qui n’est pas toujours blanc…

Reportage publié en 2000 dans Les Jardins d’Eden (www.edenmagazine.be)

 

René Henoumont

 

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