A l’occasion de la sortie de sa Grammaire des Jardins en 1996, j’ai rencontré l’architecte de jardins René Pechère qui m’a révélé ses secrets de métier.

 

Musicien des jardins

«Ce qu’est l’oeuvre d’art, en particulier en art des jardins, se sent aussi clairement que ce qu’est le goût. Rien cependant n’est plus difficile à définir. Il y entre le sens de l’harmonie, de la proportion et de la volonté d’éviter les outrances.» C’est en 1996 que j’ai rencontré René Pechère dans le cadre d’un reportage sur le sens de l’harmonie et de la proportion dans les jardins pour la revue ‘Les Jardins d’Eden’. René Pechère m’a présenté son livre Grammaire des Jardins, Secrets de métier, qu’il venait de rééditer aux Editions Racine. «Mon propos n’est pas d’établir une théorie et une nouvelle pratique de l’Art des Jardins, mais plutôt de livrer quelques secrets de métier moins connus voire non publiés jusqu’ici.»

René Pechère, jardinier

Artiste et artisan, créateur et érudit, René Pechère (1908-2002) est un des plus grands architectes de jardins de la seconde moitié du 20e siècle. Jardinier dans l’âme, c’est aussi un pédagogue qui a partagé son goût des jardins à l’occasion de cours, de conférences et d’entretiens. Avec sa Grammaire des Jardins il a laissé une série d’outils pour pénétrer au coeur des jardins. Ce traité est une mine d’or pour les étudiants en architecture de jardin ou les propriétaires d’un futur jardin. René Pechère y donne une foule de conseils sur les perspectives, les règles de l’optique, les angles de vue et d’autres ficelles et secrets de métier. Dans une petite note volante, il précise avec humour et modestie «Pour les non-professionnels, je conseille de lire de pp 20 à 37, 116 à 118, 125 à 129, pour ne pas trop s’ennuyer».

Le jardin est une composition

Pour René Pechère, le jardin est une composition. Il est toujours artificiel. «Le jardin est l’endroit où l’homme marque sa place dans la nature… Le matériau est ici sublime; il est la nature même… A la vaincre, à la dominer ou à la laisser parler jusque ce qu’il faut.» René Pechère privilégie toujours dans ses réalisations le tracé plus que les plantations, car c’est lui qui restera. Dans sa Grammaire des Jardins, il insiste sur l’importance de la troisième dimension, «c’est-à-dire les verticales, arbres, statues, haies, etc… aux recherches de successions et à l’équilibre des parties à dégager et de celles qui sont à ombrager.»

Les déformations de la perspective

Les règles d’optique 

La vision d’un plan en vue d’oiseau et la vision sur un terrain est toujours différente. Dans un jardin, on se trouve à l’horizontale au niveau du sol. «Le plan donne une vue en hélicoptère, mais pour avoir une vision réelle, l’oeil devrait presque être à l’horizontale du dessin. Un plan joli sur papier vu d’avion risque d’être mauvais à l’exécution si l’on ne tient pas compte des déformations optiques.» «Le jardin est une perspective fuyante. Il se produit alors un raccourcissement tel qu’un carré en plan paraît un rectangle sur place et qu’un cercle paraît ovale en perspective.»

Corrections à apporter pour atténuer l’effet déformant de la perspective

Les circulations et les courbes 

Dans sa Grammaire des jardins, René Pechère insiste sur le problème des circulations. Dans les jardins de la Renaissance, la circulation est en quadrilatère. Dans les jardins classiques, elle est rectangulaire et allongée. Dans les jardins paysagers, elle est courbe et irrégulière. Sur un plan, une jolie courbe qui semble idéale devient sur le terrain une courbe beaucoup plus prononcée. De même, un chemin qui paraît sinueux sur le terrain devient une ligne qui ondule à peine lorsqu’il est dessiné sur un plan.

Grammaire Pechère
Grammaire Pechère (12)
Grammaire Pechère (13)

La coquille de l’escargot

Un autre problème que le paysagiste rencontre fréquemment est le passage d’une ligne droite à une ligne courbe. Pour corriger les effets de perspectives, il «ne faut jamais raccorder directement une courbe à une droite, mais prévoir entre les deux … une courbe de raccordement, dont la décélération progressive est basée sur le principe de la spirale qu’on retrouve dans la nature, chez la fronde de la fougère ou la coquille de l’escargot.»

Relier une succession d’axes 

Dans les jardins anciens comme dans les jardins modernes, les axes principaux ne sont pas toujours parfaitement perpendiculaires à la façade de la maison. Pour corriger la perspective et relier une succession d’axes, René Pechère préconise dans sa Grammaire des Jardins de poser au point de jonction des axes un élément visuel, une statue ou un escalier. «Plus le désaxement est important et plus fort doit être l’élément qui distrait l’oeil.»

Grammaire Pechère (18)
Grammaire Pechère (19)

Les effets de perspective 

Lorsque l’on regarde une longue allée, les effets de la perspective nous donnent l’impression que l’allée se rétrécit vers le fond et que les arbres sont petits. Dans sa Grammaire des jardins, René Pechère explique que les paysagistes peuvent, par des artifices, faire paraître une allée plus longue qu’elle ne l’est en réalité en resserrant les alignements. «C’est ce qu’on appelle une perspective accélérée.» Au contraire, les paysagistes peuvent faire paraître une allée plus courte en élargissant les alignements. «Cela s’appelle une perspective ralentie.»

Les arbres ont été écartés dans le sens de la perspective pour un effet d’espacement constant

Des artifices et des tricheries 

De même, pour modifier les effets de la perspective dans une allée, on peut aussi modifier la largeur du chemin nous dit René Pechère dans sa Grammaire des Jardins. Si l’écartement du chemin est plus étroit au début et plus large à la fin, cela raccourcit visuellement l’effet de perspective. On a l’impression que le bout de chemin est plus proche qu’il ne l’est en réalité. Au contraire, si au début du chemin l’écartement est plus large et au fond du chemin, il est plus étroit, on amplifie l’effet de perspective. On a l’impression que le bout du chemin est beaucoup plus éloigné qu’en réalité.

Un bassin dans un terrain en pente 

L’équilibre entre un plan horizontal, comme un bassin, et la pente d’un terrain est toujours problématique. «Il faut résoudre ce problème en posant autour des bassins un anneau de gazon qui arrive à escamoter la pente.» Il faut en outre laisser une bande de propreté entre la margelle du bassin et le gazon pour en faciliter la tonte.

Raccord d’un plan d’eau dans une pente

Encadrer une scène 

«Un panorama placé entre des repères renforce le sentiment de profondeur.» On le constate en regardant le jardin à partir d’une fenêtre. Formant un cadre à la scène, les montants verticaux de la fenêtre valorisent le paysage. De même, les vases, statues ou autres éléments sont autant de repères qui encadrent différentes séquences. «… un paysage est plus plaisant à regarder s’il est perçu comme une série d’événements.»

Les montants verticaux rythment le paysage en accentuant le sentiment de profondeur

Les cheminements 

La largeur des chemins dépend de la grandeur du terrain et de leur utilisation. Pour se promener confortablement, René Pechère propose, dans sa Grammaire des Jardins, de réserver  «… 0,75 mètre pour une personne, 1,50 pour deux personnes, 2,25 pour trois personnes et 3 mètres pour quatre personnes.» Une verticale comme un arbre ou le passage d’une charmille fait perdre une demi-place.

Distances confortables pour un cheminement

La profondeur d’une terrasse

La dimension d’une terrasse dépend bien évidemment de la grandeur du terrain et de la maison.  « Pour être confortable, une terrasse doit avoir au minimum 3,80 mètres de profondeur, afin qu’on puisse s’attabler face à face.» Si la maison est très grande, «on passe à des dimensions plus profondes compte tenu aussi du nombre prévu d’utilisateurs, 6 mètres, parfois 10 mètres.» Pour éviter les inondations en cas d’orage, on prévoit une marche de 13cm entre le niveau du rez-de-chaussée de la maison et la terrasse. «La pente à donner est généralement de 1,5cm ou même 1cm par mètre.»

Profondeurs confortables pour l’aménagement d’une terrasse

Un métier exigeant

Pour conclure son traité Grammaire des Jardins, René Pechère insiste sur la formation des étudiants en architecture de jardin. «Notre métier n’est pas scientifiquement difficile mais il demande des connaissances étendues…. C’est un art qui demande une bonne culture générale et une culture jardinière tout court. Il faut lire, aller à des concerts et voyager, visiter des pépinières… et des expositions artistiques.» A la fin de notre entretien, René Pechère m’a offert un exemplaire de son traité avec son ex-libris et me l’a très aimablement dédicacé «A Agnès Pirlot de Corbion. En souvenir d’un balayage intellectuel de l’art des jardins et de leur charme. René Pechère, 27.01.1996»

Crédit photos: croquis et citations de René Pechère

«Grammaire des Jardins. Secrets de métiers» de René Pechère publié aux Editions Racine en 1995. https://www.comitepechere.be/ et https://www.racine.be/fr

Rendez-vous dans la rubrique Découvertes pour découvrir mes reportages sur le Fonds René Pechère, sur la Grammaire des Jardins, et dans la rubrique Jardinage, Travaux de Jardinage, sur la Taxonomie, sur le Nom Latin des Plantes ou cliquez sur les liens.

 

 

 

Pin It on Pinterest